Harry Gruyaert, l'art de la couleur à la MEP

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 16/04/2015 à 17H59
Harry Gruyaert, Belgique, Ostende. 1988

Harry Gruyaert, Belgique, Ostende. 1988

© Harry Gruyaert / Magnum Photos

La Maison européenne de la photographie, à Paris, expose pendant deux mois le Belge Harry Gruyaert, un des premiers photographes européens à avoir fait, avec grand talent, une utilisation créative de la couleur, des rivages de son pays au Maroc et à l'Inde (jusqu'au 15 juin 2015).

C'est ce fil de la couleur que la MEP a choisi de tirer, plutôt que de présenter les images à travers les thèmes habituels de l'œuvre du photographe (Maroc, Belgique, rivages), explique François Hebel, qui assure le commissariat de l'exposition. "A chaque fois, Harry Gruyaert agrandit sa palette et c'est ça qu'on a voulu montrer", précise l'ex-directeur des Rencontres d'Arles. "Il y a assez peu de tirages", une soixantaine, car "on a voulu aller à l'essentiel".
 
"La couleur est plus physique que le noir et blanc, plus intellectuel et abstrait (…) Avec la couleur on doit être immédiatement affecté par les différents tons qui expriment une situation", dit Harry Gruyaert, qui l'a utilisée pour une recherche esthétique, comme les Américains Saul Leiter, William Eggleston ou Joel Meyerowitz, à une époque où elle était encore réservée à la pub.
Harry Gruyaert, Belgique, Ostende, Thermes, 1988

Harry Gruyaert, Belgique, Ostende, Thermes, 1988

© Harry Gruyaert / Magnum Photos
 
La photographie, "une sorte de transe"
 
Né en 1941 à Anvers, Harry Gruyaert a étudié à l'Ecole du cinéma et de la photographie de Bruxelles avant de quitter à vingt ans la Belgique pour Paris où il fait des photos de mode. Il découvre le Maroc qui est un choc visuel, "une fusion, les habitants sont mêlés au paysage dans une harmonie de couleurs, c'est le Moyen-Age et Brueghel à la fois". Car Harry Gruyaert est plus inspiré par les peintres, et notamment les peintres flamands, que par les photographes.
 
Le Maroc, ce sont le jaune des citrons confits sur un étal de Meknes, le ciel bleu sombre d'Essaouira sous lequel se tiennent des attractions orange à l'arrêt. La photographie est pour lui un plaisir sensuel, "une sorte de transe".
 
Ce plaisir, il va le trouver aussi dans son pays. A partir des années 1970, Harry Gruyaert éprouve le besoin de revenir travailler en Belgique, d'abord en noir et blanc, mais les couleurs s'imposent à lui, deviennent "évidentes". Dans ces régions du nord, il traque les lumières et les tons qui viennent éclairer la grisaille. Sur un ciel de fin de journée, une guirlande d'ampoules jaunes et orange mettent une lumière nostalgique. L'intérieur des thermes d'Ostende est littéralement illuminé par un soleil jaune rasant.
Harry Gruyaert, Belgique, TransEurope Express, 1981

Harry Gruyaert, Belgique, TransEurope Express, 1981

© Harry Gruyaert / Magnum Photos
 
Des ciels immenses, des figures de dos
 
Au-dessus de la côte belge ou du nord de la France, les ciels sont immenses, tout vides ou pleins de nuages qui roulent et menacent. Harry Gruyaert s'intéresse peu à la figure humaine, même si l'humain est souvent présent dans ses images, mais de dos : une femme dans la rue dont le vert du manteau rappelle celui des tiges de bouquets jetés sur une poubelle. La figure peut être découpée par l'ombre, comme le client accoudé d'un zinc parisien.
 
A Paris le rouge des chaises d'un bistrot et le vert d'un volet de commerce semblent figés dans le temps. Ce rouge, c'est le même que celui d'une tomate sur un présentoir de café, des ballons des femmes aux robes fleuries qui prennent le soleil avec leurs petits enfants à Boom en Belgique.
Harry Gruyaert, France, La Courneuve, 1985

Harry Gruyaert, France, La Courneuve, 1985

© Harry Gruyaert / Magnum Photos
 
Des rouges saturés du Cibachrome aux tons plus nuancés du numérique
 
Longtemps, Harry Gruyaert a été fidèle aux tirages Cibachrome et à ses couleurs saturées. Mais tôt il a expérimenté les tirages numériques sur des papiers dont la douceur et les nuances le satisfont. Et, dans les années 2000, avec la disparition des films Kodachrome, il s'est converti à la photographie numérique, qu'il utilise dans son travail plus récent sur l'Afrique du Sud ou l'Egypte.
 
A part dans son œuvre, les "TV Shots" font l'objet d'une projection : "Alors que je vivais à Londres à la fin des années 1960, j'ai pris conscience du pouvoir de la télévision et du lavage de cerveau qu'elle nous imposait. J'ai entrepris de faire un portrait de l'Angleterre en photographiant un écran télé." Il avait chez lui un poste détraqué, qu'il a déréglé un peu plus encore, et les images qu'il obtient sont un festival de couleurs "pop".
 
Les visages sont bleus, verts ou jaunes, les images d'astronautes sur la lune deviennent totalement abstraites, les défilés et les nageurs des JO offrent un graphisme incroyable ou les couleurs d'un petit déjeuner sont tout d'un coup très peu appétissantes. Ce que le photographe décrit comme du reportage en chambre "était une façon différente de voir le monde et de remettre en question ce monopole déjà globalisant de la télévision".
 
Harry Gruyaert, Maison européenne de la photographie, 5/7 rue de Fourcy, Paris 4e
Du mercredi au dimanche, 11h-20h (fermé le lundi et le mardi)
Entrée gratuite le mercredi de 17h à 20h
Tarifs : 8 € / 4,5 €
Du 15 avril au 14 juin 2015
 
 
En même temps que la MEP, la RATP expose 70 photos de Harry Gruyaert dans 16 stations et gares de son réseau. Plus de la moitié ne sont exposées que dans le métro, les autres sont également à la MEP (jusqu'au 15 juin aussi)