Avec Seydou Keïta, la photographie africaine entre au Grand Palais

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 01/04/2016 à 11H57
Seydou Keïta, Sans titre, 1949-1951, et Sans titre, 1953, tirages argentiques modernes réalisés en 1995 et en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signés par lui, Genève, Contemporary African Art Collection

Seydou Keïta, Sans titre, 1949-1951, et Sans titre, 1953, tirages argentiques modernes réalisés en 1995 et en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signés par lui, Genève, Contemporary African Art Collection

© Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève

La photographie africaine s'installe au Grand Palais avec une grande exposition des photos de studio de Seydou Keïta. Un autodidacte dont les portraits des années 1950 racontent Bamako à la veille de l'indépendance du Mali. Découverts 35 ans plus tard, ils sont admirés aujourd'hui dans le monde entier (jusqu'au 11 juillet 2016).

Un jour de 1991, Jean Pigozzi voit dans une exposition d'art africain à New York des photos maliennes "anonymes" des années 1950. Pour tenter de retrouver leur auteur, André Magnin, qui travaille alors avec le collectionneur, se rend à Bamako avec des photocopies du catalogue et y fait la rencontre de Seydou Keïta. Le vieil homme est étonné qu'on s'intéresse à ses portraits à l'autre bout du monde. Cela fait alors 30 ans qu'il a fermé son studio et il est à la retraite depuis près de quinze ans.
 
Ensuite, tout s'est enchaîné très vite. André Magnin sélectionne 921 négatifs de ses portraits de studio, qui vont être retirés et exposés dans le monde entier. A Paris, la première exposition personnelle de Seydou Keita (né vers 1921, décédé en 2001) a eu lieu en 1994 à la Fondation Cartier, avec une quarantaine de photos.
Seydou Keita, Sans titre, 1958, Tirage argentique moderne réalisé en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui. Genève, Contemporary African Art Collection

Seydou Keita, Sans titre, 1958, Tirage argentique moderne réalisé en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui. Genève, Contemporary African Art Collection

© Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève


"J'ai tellement aimé la photographie"

Celui qui est considéré aujourd'hui comme un grand portraitiste est le premier photographe africain à avoir une exposition personnelle au Grand Palais, avec 238 images, 136 tirages argentiques modernes et 102 tirages d'époque.

Reportage B.Aparis / A.Agbo / O.Pergament
 
Seydou Keïta est né à Bamako. Il ne va pas à l'école et apprend la menuiserie avec son père. Mais quand son oncle lui rapporte un appareil Kodak Brownie du Sénégal, en 1935, sa vie change. Il se passionne pour la photographie, se forme tout seul, avec l'aide de son voisin instituteur et photographe Mountaga Dembélé et d'un Français installé à Bamako.
 
"J'ai tellement aimé la photographie", dira-t-il dans un entretien pour le livre "Seydou Keita" d'André Magnin et Youssouf Tata Cissé (1997, Scalo).
Seydou Keïta, Sans titre, 1949-1951, Tirage argentique d'époque, Paris, galerie MAGNIN-A

Seydou Keïta, Sans titre, 1949-1951, Tirage argentique d'époque, Paris, galerie MAGNIN-A

© Seydou Keïta / SKPEAC / photo François Doury


En lumière naturelle

Il ouvre son studio en 1948, à Bamako-Coura, un nouveau quartier très animé où les jeunes se pressent pour se faire photographier. "Il y avait beaucoup d'animation autour de mon studio, il y avait tout le temps du monde, c'était un lieu de rendez-vous et de palabre; je travaillais tout le temps", disait-il.
 
Préférant la lumière naturelle, il travaille généralement dans sa cour, où il tend un tissu à motifs, devant lequel il fait poser ses clients. Ce sont ces tissus qui lui permettront de dater approximativement les milliers de clichés qu'il a pris.
 
Rapidement, Seydou Keïta apprend à développer et tirer lui-même. Il travaille avec une chambre 13x18, fait généralement une seule prise de vue et tire ses photos par contact, pour ses clients. Au fond de l'exposition, on peut voir une centaine de ces tirages d'époque, émouvants : ils sont abimés, froissés, jaunis, tachés. Seuls quelques-uns, destinés à des clients riches, ont été agrandis en 30x40. Certains ont été partiellement colorisés (bijoux en jaune, ongles en rouge) par un encadreur.
Seydou Keïta, Sans titre, 1949-1951, Tirage argentique moderne réalisé en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui, Genève, Contemporary African Art Collection

Seydou Keïta, Sans titre, 1949-1951, Tirage argentique moderne réalisé en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui, Genève, Contemporary African Art Collection

© Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève


Des agrandissements récents

Le travail de Seydou Keïta a pris toute son ampleur quand les négatifs qu'il avait gardés chez lui, classés dans une cantine, ont été retirés et agrandis. Le premier surpris est le photographe lui-même : "Vous n'avez pas idée de ce que j'ai ressenti la première fois que j'ai vu mes négatifs tirés en grand format, propres et parfaits, sans une seule tache. Je savais à ce moment-là que mon travail était vraiment très bon", disait-il.
 
Ce sont donc pour la plupart de grands tirages, certains très grands, réalisés entre 1993 et 2011 et signés par l'artiste, qui nous accueillent dans l'exposition. Comme ces deux femmes - Seydou Keïta ne connaissait pas l'identité de ses sujets mais il s'agirait selon lui de deux co-épouses – qui se tiennent par les mains, face à face et le regard tourné vers l'objectif. Elles portent des boubous taillés dans le même tissu à motif d'autruches qui se fond dans le tissu à feuillage tendu derrière elles.
Seydou Keïta, Sans titre, 1959, tirage argentique moderne, Genève, Contemporary African Art Collection

Seydou Keïta, Sans titre, 1959, tirage argentique moderne, Genève, Contemporary African Art Collection

© Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève


Les accessoires de la modernité

On se fait photographier à deux, à trois, frères et sœurs, amis, parents et enfants, enfants seuls, avec un bébé. Quelquefois on sourit mais souvent on a l'air sérieux car on n'a pas l'habitude et on est intimidé.
 
Seydou Keïta met en scène les Bamakois avec des accessoires qu'ils ont apportés ou qu'il met à leur disposition, pour marquer une modernité réelle ou rêvée. On reconnaît la même grosse radio à lampes sur laquelle s'appuie un couple, ou une jeune fille toute seule.
 
Ca peut être une Vespa sur laquelle posent deux filles, ou la voiture du photographe, une 203 rutilante dont il était très fier, devant laquelle se tiennent deux dames et une petite fille, une main masculine mystérieuse posée sur le capot.
Seydou Keïta, Sans titre, 1956, tirage argentique moderne réalisé en 1995 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui, Genève, Contemporary African Art Collection

Seydou Keïta, Sans titre, 1956, tirage argentique moderne réalisé en 1995 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui, Genève, Contemporary African Art Collection

© Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève


Embellir les sujets

A celui qu'on appellera "l'homme à la fleur", il prête une grosse monture de lunettes, sans verres, une veste blanche et une cravate, la tenue des jeunes fonctionnaires de l'administration coloniale considérés comme "évolués". Les jeunes se montrent avec des ceintures et des chapeaux, dans des attitudes inspirées de films de série B.
 
Mais surtout, Seydou Keïta cherche à montrer ses clients sous leur meilleur jour. Il travaille leur pose, les mettant de trois quarts, déplaçant une main, posant un bras sur le dossier d'une chaise. Il installe les filles par terre, leur robe déployée autour d'elle en corolle, un bébé parfois installé dessus. Une femme un peu âgée, maquillée, légèrement tournée vers le côté, la main sous le menton, esquisse un sourire.
 
"La technique de la photo est simple, mais ce qui faisait la différence c'est que je savais trouver la bonne position, je ne me trompais jamais", disait-il. "Le visage à peine tourné, le regard vraiment important, l'emplacement, la position des mains… J'étais capable d'embellir quelqu'un. A la fin, la photo était très belle. C'est pour ça que je dis que c'est de l'Art."
Seydou Keïta, Sans titre, 21 mai 1954, Tirage argentique d'époque, Genève, Contemporary African Art Collection

Seydou Keïta, Sans titre, 21 mai 1954, Tirage argentique d'époque, Genève, Contemporary African Art Collection

© Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève


Un regard d'Africain sur les Africains

Dans un documentaire de Brigitte Cornand, projeté dans l'exposition ("Seydou Keïta", 1998), la réalisatrice lui demandait de faire une séance de prises de vue dans sa cour, comme il avait l'habitude de le faire : on voit comment il installe le décor, montre une pose, déplace une main… C'était des années après la fermeture de son studio, en 1963, le moment où il avait été appelé à devenir photographe officiel du gouvernement du jeune Mali indépendant. De cette deuxième partie de sa carrière, on n'a pas retrouvé les photos.
 
Seydou Keïta fait partie de la première génération (il n'est pas le seul) qui a porté, grâce à la photographie, un regard d'Africain sur les Africains, à un moment charnière de leur histoire. Pour Yves Aupetitallot, commissaire de l'exposition, "la photographie de Seydou Keïta marque la fin de l'époque coloniale et de ses codes de représentation" de l'homme africain, avec ses stéréotypes qui effacent les identités propres. Elle ouvre "l'ère d'une photographie africaine qui, tout en puisant dans ses racines et dans son histoire, affirme sa modernité", souligne-t-il dans un texte du catalogue.