Valentin de Boulogne, un caravagesque français méconnu à découvrir au Louvre

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 24/02/2017 à 17H22, publié le 23/02/2017 à 17H29
Valentin de Boulogne, à gauche "David et Goliath", vers 1615-1616 - A droite "Martyre des saints Procès et Martinien, vers 1629-1630, Vatican Pinacoteca

Valentin de Boulogne, à gauche "David et Goliath", vers 1615-1616 - A droite "Martyre des saints Procès et Martinien, vers 1629-1630, Vatican Pinacoteca

© A gauche Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid - A droite © Musées du Vatican, Cité du Vatican, Rome

Alors que tout le monde parle de Vermeer, le Louvre présente en même temps que l'artiste de Delft une exposition exceptionnelle de Valentin de Boulogne, peintre français du XVIIe siècle qui a passé sa carrière à Rome, adoptant le style de Caravage tout en l'adaptant de façon originale et puissante. Méconnu mais plus pour longtemps grâce à cette monographie à voir absolument (jusqu'au 22 mai 2017).

Un jeune David, peau laiteuse et tendre dans la lumière, encadré par deux sombres soldats, tient délicatement dans sa main la tête énorme de Goliath.  Les yeux effarés qui regardent dans le lointain, il semble se demander ce qu'il a fait là. Ce tableau peint par Valentin de Boulogne (1591-1632) vers 1616-1618 ouvre l'exposition du Louvre.
 
Vous ne connaissez pas Valentin de Boulogne ? Il a pourtant été "un des artistes les plus célèbres tout au long du XVIIe, du XVIIIe et du XIXe siècle", souligne Sébastien Allard, directeur du département des peintures du Louvre et commissaire général de l'exposition.
Valent de Boulogne, "Les Tricheurs", vers 1614, Gemäldegalerie Alte Meister, Staatliche

	Kunstsammlungen Dresden

Valent de Boulogne, "Les Tricheurs", vers 1614, Gemäldegalerie Alte Meister, Staatliche Kunstsammlungen Dresden


Vous vous souviendrez de Valentin 

Pour la première fois, 37 chefs-d'œuvre du peintre sont réunis, sur la soixantaine qu'on connaît (organisée avec le Metropolitan Museum, l'exposition a déjà été présentée à New York). Une occasion unique de découvrir ou admirer un artiste saisissant, dont on ne voit que de temps en temps une ou deux œuvres au détour d'une exposition collective, et qui ne laisse jamais indifférent. Il est exposé dans le grand musée parisien en même temps que Vermeer. Le peintre néerlandais va lui faire de l'ombre, pourrait-on craindre.
 
Pas du tout, au contraire, pense-t-on au Louvre, où un slogan a été imaginé : "Vous êtes venu voir Vermeer, vous vous souviendrez de Valentin", s'amuse Sébastien Allard, qui parle d'une "exposition militante".
 
"On avait dans l'idée de vous présenter Vermeer pour vous inciter aussi à aller voir Valentin, artiste injustement oublié aujourd'hui", dit-il.
Valentin de Boulogne, "Le concert au bas-relief", vers 1924-1926, musée du Louvre, Paris

Valentin de Boulogne, "Le concert au bas-relief", vers 1924-1926, musée du Louvre, Paris

© RMN-GP (musée du Louvre) / Adrien Didierjean.


Le plus original de tous les peintres caravagesques

On ne sait à peu près rien de la vie du peintre, au moins jusqu'en 1620, moment où il va bénéficier de prestigieuses commandes. Fils d'un peintre et verrier, il est né à Coulommiers, à l'est de Paris. Il se rend à Rome, où il va faire toute sa courte carrière. Peut-être dès 1609. On est sûr en tout cas qu'il y était en 1614. Il arrive à Rome après le départ de Caravage mais il vit à fond la révolution initiée par le peintre italien "à laquelle il donne l'orientation la plus originale de tous les peintres caravagesques", dit Sébastien Allard.
 
Du Caravage, Valentin adopte le réalisme. Il peint des scènes du quotidien notamment des scènes de taverne et de cabaret, un des thèmes récurrents de son œuvre. Il peint d'après nature : "Ca veut dire qu'il peint avec le modèle devant les yeux et qu'il laisse visible et tangible la présence humaine, les visages. On pourra reconnaître les traits du même modèle dans plusieurs tableaux", explique Annick Lemoine, maître de conférences à Rennes 2 et co-commissaire de l'exposition. Valentin tempère le clair-obscur caractéristique du caravagisme en y introduisant des couleurs empruntées à la peinture vénitienne et donne à ses personnages une forte dimension psychologique, généralement mélancolique.
 
Ces éléments vont s'accentuer avec le temps mais on les trouve déjà dans le "David" qui ouvre l'exposition. S'y ajoutera par la suite une tendance plus grande au classicisme.
Valentin de Boulogne, "Le Christ et la femme adultère", vers 1618-1622, J. Paul Getty Museum

Valentin de Boulogne, "Le Christ et la femme adultère", vers 1618-1622, J. Paul Getty Museum

© J. Paul Getty Museum, Los Angeles

"L'amoureux" sous le signe de Bacchus

Si on sait peu de choses de la vie de Valentin, on sait qu'il passait ses nuits dans les tavernes, avec une joyeuse bande de peintres nordiques, les "Bentvueghels" (oiseaux de la bande), "une association libre d'artistes qui se place sous la figure tutélaire de Bacchus et fait revivre les rites bacchiques au cœur de Rome", raconte Annick Lemoine. "Valentin est un de ses membres et reçoit à la suite de son baptême au vin un surnom extrêmement évocateur, 'l'amoureux'. Cela vous donne le ton du personnage."
 
Tout le long de sa carrière, Valentin peint des scènes de taverne où le petit peuple romain joue et triche. Une figure absorbée dans ses cartes semble jouer sa vie alors qu'un autre personnage plonge son regard dans son jeu. La figure de la Gitane, en diseuse de bonne aventure, revient souvent. Dans un tableau des années 1610-1620, elle se fait voler par un voleur qui se fait lui-même dépouiller par un enfant. Car on plonge souvent sa main dans la poche des autres, dans ces tableaux de tavernes bondées.
Valentin de Boulogne, "Christ chassant les marchands du Temple", vers 1618-1622, Palazzo Barberini, Rome

Valentin de Boulogne, "Christ chassant les marchands du Temple", vers 1618-1622, Palazzo Barberini, Rome

© Ministero dei beni e delle Attività e del Turismo / Gallerie Nazionali d'Arte antica di Roma Palazzo Barberini e Galleria Corsini

Des scènes religieuses d'une grande intensité

Valentin peint des scènes religieuses d'une grande intensité dramatique, un "Christ chassant les marchands du temple" mouvementé où tout le monde regarde le Christ avec épouvante, une "Cène" étonnante (sa première commande connue) pleine de douceur, où tous les visages se penchent vers le Christ, tenant un Saint Jean, très jeune, sur ses genoux. Magnifique de douleur et de compassion, "Le Christ et la femme adultère" montre les deux principaux protagonistes de la scène dans un rayon de lumière. L'intensité culmine avec le "Couronnement d'épines" de 1627-1628 (le peintre a déjà représenté deux fois la scène) qui traduit l'accablement du Christ, penché vers la droite, dans un mouvement inverse de celui qui lui pose la couronne sur la tête.
 
Valentin excelle quand il se concentre sur un seul personnage, pour un portrait de contemporain ou un "portrait" de saint. Du "Prélat" absorbé dans ses pensées qui crève la toile à "Raffaello Menicucci", bouffon du pape Urbain VIII criant de vérité dans son ambition aigrie. Comme David, c'est un Samson en pleine interrogation malgré sa victoire sur mille Philistins, le visage appuyé sur sa main, que nous livre le peintre.
Valentin de Boulogne, "Les Quatre âges de l'homme", vers 1627-1629, National Gallery Londres

Valentin de Boulogne, "Les Quatre âges de l'homme", vers 1627-1629, National Gallery Londres

© The National Gallery, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / National Gallery Photographic Department


La musique omniprésente

Dans ses scènes de la vie quotidienne, la musique est omniprésente, on joue autour d'une table. Musiciens comme auditeurs, parmi lesquels on trouve de nombreux enfants, sont souvent perdus dans une méditation mélancolique. La mélancolie est à son comble dans un tableau poignant qui résume "Les quatre âges de la vie", un enfant porte une cage ouverte, un jeune chante l'amour avec son luth, un homme mûr en armure tient un livre et un vieux serre un verre, une fourrure sur les épaules. Chacun dans son monde, ils ont tous le regard perdu.
 
L'exposition se termine sur deux commandes monumentales, deux grands tableaux verticaux qui montrent la reconnaissance dont Valentin a bénéficié les six dernières années de sa vie, avant sa mort prématurée à 41 ans, à la suite d'une nuit très arrosée. Un "Martyre de saint Procès et saint Martinien", retable pour la basilique Saint Pierre qui sera accroché non loin du "Martyre de saint Erasme" de Nicolas Poussin.
 
Et, dans un mélange de réalisme et d'idéal, une "Allégorie de l'Italie" exécutée pour le palais familial de Francesco Barberini, neveu du pape Urbain VIII, et plus grand commanditaire du peintre.

Reconnu en Italie et en France

Bien qu'il ait passé sa vie en Italie, Valentin a connu aussi la notoriété en France dès le XVIIe, Mazarin a neuf de ses toiles, et Louis XIV a acquis une série de quatre évangélistes qui sont toujours dans la chambre du roi à Versailles. Deux sont sorties du château pour l'exposition. Quand David va à Rome, il copie la "Cène" dont on a parlé plus haut. Et, au XIXe siècle, Valentin est une référence pour Courbet et Manet.
 
Il faut aller voir Vermeer quand même, bien sûr, mais il ne faut pas rater Valentin : vous n'aurez sans doute pas l'occasion de sitôt de voir autant de ses œuvres réunies, et vous vous souviendrez certainement de la force de ses tableaux.