Un tableau de Pissarro confisqué pendant la guerre au centre d'un épineux bras de fer

Par @Culturebox
Publié le 06/05/2017 à 14H48
Des visiteurs regardent un tableau de Pissarro exposé au Musée du Luxembourg en mars 2017 (image prétexte).

Des visiteurs regardent un tableau de Pissarro exposé au Musée du Luxembourg en mars 2017 (image prétexte).

© Etienne Laurent / EPA / MaxPPP

Peint par Pissarro en 1887, "La cueillette des pois" est un des 93 tableaux de la collection Simon Bauer, confisquée pendant la guerre. Exposée actuellement au musée Marmottan à Paris, la toile a été prêtée au musée par un couple d'Américains qui l'ont acheté en 1995 chez Christie's à New York. Mais les descendants du collectionneur juif spolié demandent aujourd'hui la restitution de la toile.

Simon Bauer n'a récupéré qu'une petite partie de sa collection

Grand amateur d'art, Simon Bauer avait fait fortune dans la chaussure. De groom dans un magasin, il avait gravit tous les échelons pour finir patron, et avait revendu son affaire à 40 ans. Il passa ensuite son temps à "voyager dans le monde entier" à "se cultiver", lui qui n'avait pas fait d'études, raconte son petit-fils Jean-Jacques Bauer, 87 ans.

Interné à l'été 1944 à Drancy, Simon Bauer a échappé à la déportation et à l'extermination grâce à une grève des cheminots. Un an plus tôt, sa collection était confisquée et vendue par un marchand de tableaux désigné par le commissariat aux questions juives.

Dès sa libération en septembre 1944, Simon Bauer s'attèle à retrouver ses tableaux. A sa mort, en 1947, il n'a réussi à récupérer qu'une petite partie de sa collection. Ses descendants poursuivent sa quête.

Un tableau disparu pendant 50 ans

Son petit-fils Jean-Jacques Bauer a appris récemment que "La cueillette des pois" était exposée au musée Marmottan dans le cadre de la rétrospective consacrée à Pissarro, "Le premier des impressionnistes".

Le tableau a été prêté au musée Marmottan par un couple d'Américains, les époux Toll, qui l'ont acheté en 1995 chez Christie's à New York. Les descendants de Simon Bauer en avaient perdu la trace depuis 50 ans.

En 1965, ils apprennent, grâce à Georges Bernier, éditeur de la revue d'art l'Oeil, que deux tableaux, dont "La cueillette", allaient être vendus sous le manteau. Ils sont mis sous main de justice, mais le juge ordonne la main-levée de la saisie, et le marchand américain qui venait de les acheter repart avec les tableaux. Ils seront ensuite vendus à Londres chez Sotheby's en 1966.

A qui appartient la toile ? La justice devra trancher le 30 mai

Vendredi matin, Jean-Jacques Bauer a demandé au tribunal de grande instance de Paris que l'oeuvre soit placée sous séquestre, pour ensuite engager une procédure afin que soit tranchée la question de la propriété de la toile.

En attendant, "il faut que ce tableau reste en France", estime son avocat, Me Cédric Fischer, dont l'arrière grand-père était le conseil de Simon Bauer. Dans cette "situation historique, factuelle et juridique compliquée", "il faut que le juge français puisse statuer en toute sérénité, sans précipitation", ajoute-t-il.

Les époux Toll sont opposés à la mise sous séquestre. La justice se prononcera le 30 mai. Mécènes du musée de la Shoah de Washington et du musée de Tel Aviv, ils "ignoraient totalement" que "La Cueillette" était issue d'une spoliation et invoquent leur bonne foi, explique leur avocat, Me Ron Soffer.

Quant au musée Marmottan, il est d'accord pour être désigné comme séquestre et conserver l'oeuvre jusqu'à la fin de l'exposition, prévue jusqu'au 2 juillet, selon l'avocat du musée, Me Eric Andrieu.

Les arguments de part et d'autre

Pour revendiquer la propriété de l'oeuvre, les Bauer s'appuient sur une ordonnance de 1945 déclarant nuls les actes de spoliation, soulignent leur avocat.

Mettant en cause la compétence de la justice française, estimant que le délai pour contester à ses clients la propriété de l'oeuve est expiré, le conseil des époux Toll considère quant à lui qu'il "ne peut exister aucun litige sérieux sur la propriété et la possession de ce tableau". Pour Me Soffer, "on ne répare pas une injustice en en créant une autre".