Toutes les couleurs de Pierre Bonnard au Musée d'Orsay

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 17/03/2015 à 19H22
Pierre Bonnard, à gauche "Le Boxeur (portrait de l'artiste)", 1931, Paris Musée d'Orsay, donation de Philippe Meyer - à droite "La Toilette", dite "La Toilette rose", 1914, retouché en 1921, Paris Musée d'Orsay

Pierre Bonnard, à gauche "Le Boxeur (portrait de l'artiste)", 1931, Paris Musée d'Orsay, donation de Philippe Meyer - à droite "La Toilette", dite "La Toilette rose", 1914, retouché en 1921, Paris Musée d'Orsay

© à gauche RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Michèle Bellot © ADAGP, Paris 2015 - à droite © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski © ADAGP, Paris 2015

Près de dix ans après la très belle exposition du Musée d'art moderne de la Ville, le Musée d'Orsay présente une rétrospective de Pierre Bonnard, peintre de la lumière et de la couleur, qui inclut ses premières œuvres (jusqu'au 19 juillet 2015)

Le Musée d'Orsay, qui conserve de nombreuses peintures de Pierre Bonnard (1867-1947), surtout des œuvres de ses débuts, voulait lui rendre hommage en présentant toutes les périodes de la création de cet artiste qui, membre des Nabis dans sa jeunesse, a mené ensuite une carrière en dehors des courants, maniant les couleurs comme personne pour peindre le quotidien.
 
L'exposition y a ajouté une soixantaine de prêts de grands musées du monde ou de collectionneurs privés pour une exposition qui s'intitule "Peindre l'Arcadie", car Pierre Bonnard, peintre de l'intimité loin de la réalité sociale, s'est attaché à peindre son environnement personnel, familial, dans des intérieurs et des paysages de Normandie et du Midi qui ressemblent à des lieux idylliques.
 
Mais, malgré les couleurs vives, son univers est-il si joyeux ? Une certaine étrangeté se dégage de son œuvre, parcourue d'ombres, comme cette silhouette au premier plan de "L'Indolente", un des premiers nus de Bonnard, qui offre une vue plongeante sur une femme allongée dans un lit défait.
Pierre Bonnard, "Femme assoupie sur un lit", dit aussi "L'indolente", 1899, Paris, Musée d'Orsay

Pierre Bonnard, "Femme assoupie sur un lit", dit aussi "L'indolente", 1899, Paris, Musée d'Orsay

© RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Thierry Le Mage © ADAGP, Paris 2015
 
Un peintre nabi
 
Les œuvres des années 1890 montrent l'influence japonisante du premier Bonnard, membre du groupe des Nabis. Il peint plusieurs motifs dans un même plan sur des panneaux ou des paravents. De dos, une femme disparaît dans une masse de jaune doré, dans un décor végétal suggéré par des taches vertes et quelques taches blanches ("Le Peignoir", 1892). Déjà, chats et chiens apparaissent dans les toiles de Bonnard.
 
Si l'exposition commence par ces premières œuvres, elle n'est pas strictement chronologique, elle suit aussi les thèmes qui parcourent l'œuvre de l'artiste.
Pierre Bonnard, "Nu dans la baignoire", 1925, Londres, Tate Gallery, légué par Simon Sainsbury 2006

Pierre Bonnard, "Nu dans la baignoire", 1925, Londres, Tate Gallery, légué par Simon Sainsbury 2006

© Tate, Londres, dist. RMN-Grand Palais / Tate Photography © ADAGP, Paris 2015
 
La toilette
 
Un de ses grands thèmes est le nu à la toilette, dans des intérieurs chargés de motifs colorés, où un miroir reflète une partie du corps du modèle. Dans "La Cheminée", une femme se regarde dans une glace où on voit aussi, derrière elle, une peinture de nu allongé. Le tableau est coupé par une série de lignes horizontales. Le visage de la femme peinte est généralement caché, elle est de dos ou ses traits sont dans l'ombre, le corps est parfois coupé en deux. Quant à son reflet, il est généralement cadré du haut du buste aux cuisses.
 
La peinture de Bonnard garde un aspect décoratif marqué. Il juxtapose les motifs colorés de l'intérieur, des tapis, des rideaux, des carrelages : les volutes blanches d'un voilage renvoient au motif rose sur un canapé et à celui du papier peint vert et jaune ("Nu à contre-jour", 1908).
 
La lumière joue sur la peau, blanche et transparente d'abord. Puis, dans les années 1930, la symphonie de couleurs qui entoure le corps se projette sur elle : dans "Harmonie jaune" (1934), tout le haut du corps est jaune foncé. Dans une autre toile, la peau peut être rose soutenu.
Pierre Bonnard, "Grande salle à manger sur le jardin", 1934-1935, New York, Solomon R. Guggenheim Museum, don de Solomon R. Guggenheim

Pierre Bonnard, "Grande salle à manger sur le jardin", 1934-1935, New York, Solomon R. Guggenheim Museum, don de Solomon R. Guggenheim

© The Solomon R. Guggenheim Foundation / Art Resource, NY, dist RMN-Grand Palais / The Solomon Guggenheim © ADAGP, Paris 2015
 
Les nus dans la baignoire
 
Un nouveau thème lié à la toilette apparaît au milieu des années 1920 : les nus dans la baignoire où le corps allongé, vu de haut, se dissout dans l'eau. Dans les années 1930, là aussi, des couleurs jaunes, bleues, sombres vont se projeter sur le bord blanc de la baignoire ou sur la femme.
 
Autres thèmes récurrents, le paysage et l'intérieur, qui se fondent souvent dans la même œuvre. Dans les années 1900, il a beaucoup représenté sa famille, dans des scènes de la vie bourgeoise, pleines d'enfants et d'animaux.
 
Bonnard achète en 1912 une petite maison en Normandie, à Vernonnet, où il peint la végétation verdoyante et colorée et surtout des scènes d'intérieur au cadrage particulièrement étudié, d'où l'on voit le jardin, à travers une porte ou une fenêtre. La pièce est pleine de couleurs vives avec une table pleine des fruits. Une figure féminine se tient là, souvent dans l'ombre même si la salle à manger est inondée de lumière.
Pierre Bonnard, "L'atelier au mimosa", 1939-1946, Paris Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, acquis en 1979

Pierre Bonnard, "L'atelier au mimosa", 1939-1946, Paris Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, acquis en 1979

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist RMN-Grand Palais / Philippe Migeat © ADAGP, Paris 2015
 
Des intérieurs ouverts sur le paysage
 
A la même époque, le peintre se rend souvent sur la Côte d'Azur. Il achète en 1926 une petite maison sur les hauteurs du Cannet, où il poursuit le même type de compositions dans une lumière plus éclatante, comme cet extraordinaire "Atelier au mimosa" (1939-1946) où la masse jaune du buisson fleuri, vu depuis l'atelier orange, occupe la moitié de la surface du tableau. Mais là encore, un visage de femme fantomatique apparaît en bas à gauche du cadre. Est-ce Marthe de Méligny, celle qui fut le modèle depuis 1893, la maîtresse puis la femme du peintre, décédée en 1942 ?
 
La vie de Bonnard n'est pas simple puisque, en même temps, il a eu une relation pendant près de dix ans avec Renée Monchaty, qui s'est suicidée après son mariage avec Marthe. Les autoportraits (l'exposition en présente cinq) montrent un homme soucieux, le visage dans l'ombre, souvent à contre-jour. Il se représente en boxeur, luttant contre on ne sait quel adversaire. Sa peinture n'est pas évidente à appréhender, entre l'exubérance des couleurs et des éléments plus sombres, plus inquiétants.
 
Un aspect que voudraient peut-être faire oublier les dernières œuvres exposées, monumentales et purement décoratives, réalisées pour les murs d'amis ou de riches collectionneurs. Retour à l'Arcadie, avec ces scènes ou personnages antiques et contemporains vivent heureux dans des paysages paradisiaques. 
 
Pierre Bonnard, Peindre l'Arcadie, Musée d'Orsay, 1 rue de la Légion d'Honneur, 75007 Paris
Tous les jours sauf lundi, 9h30-18h, le jeudi jusqu'à 21h45
Tarifs : 11€ / 8,50€
Du 17 mars au 19 juillet 2015