Poussin et Dieu au Louvre, pour une nouvelle lecture du peintre

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 02/04/2015 à 18H55
Nicolas Poussin, Paysage avec trois moines ou Saint François rédigeant la règle franciscaine sur le mont Fontecolombo, 1650-1651 ou 1652-1653, Belgrade, collections nationales de la République de Serbie, en dépôt au palais Blanc

Nicolas Poussin, Paysage avec trois moines ou Saint François rédigeant la règle franciscaine sur le mont Fontecolombo, 1650-1651 ou 1652-1653, Belgrade, collections nationales de la République de Serbie, en dépôt au palais Blanc

© State Art Collection in the Royal Compound in Belgrade / Nebojsa Borić

Nicolas Poussin et Dieu : une exposition au Louvre entend faire découvrir le grand artiste français du XVIIe siècle à la lumière de sa peinture religieuse. Animé d'une profonde spiritualité, il aurait produit une œuvre emprunte d'émotion, loin de sa réputation d'art ennuyeux (du 2 avril au 29 juin 2015).

La foi de Nicolas Poussin (1594-1665), considéré comme un génie de la peinture classique française, a été mise en question à de nombreuses reprises. Le Louvre veut au contraire "montrer un peintre d'une grande spiritualité", qui recherchait la tranquillité de l'âme.
 
Nicolas Poussin serait un peintre savant, difficile d'accès. Les commissaires de l'exposition,  Nicolas Milovanovic et Mickaël Szanto, pensent au contraire qu'il est "avant tout un peintre d'une grande émotion" et qu'une nouvelle lecture de ses œuvres religieuses devrait permettre de le faire aimer du plus grand nombre.
Nicolas Poussin, "L'Assomption", vers 1629 ? Washington, National Gallery of Art, Ailsa Mellon Bruce Fund

Nicolas Poussin, "L'Assomption", vers 1629 ? Washington, National Gallery of Art, Ailsa Mellon Bruce Fund

© National Gallery of Art, Washington
 
Un nouveau regard
 
Une soixantaine de peintures et une trentaine de dessins, soit un tiers environ des œuvres de l'artiste, sont rassemblées au Louvre pour l'occasion. Beaucoup n'avaient pas été montrées, ce qui doit permettre un nouveau regard, selon les commissaires, qui estiment que ses tableaux religieux sont méconnus, alors qu'ils représentent la moitié de sa production. Il y a bien sûr les œuvres du Louvre : le grand musée parisien en possède une quarantaine, la plus importante collection de Poussin.
 
Il y a aussi des œuvres qui sont réapparues, comme "La Mort de la Vierge", une œuvre de jeunesse commandée pour Notre-Dame de Paris. Elle avait disparu après la Révolution française. Retrouvée il y a quinze ans dans une église de Belgique, elle est présentée en France pour la première fois depuis 1803. Sans oublier les œuvres des collections privées. On en trouve notamment chez les ducs anglais, qui les vendent parfois.
Nicolas Poussin, "La Sainte Famille", 1641-1642, Detroit, The Detroit Institute of Art

Nicolas Poussin, "La Sainte Famille", 1641-1642, Detroit, The Detroit Institute of Art

© Bridgeman Images
 
Reconquérir les âmes avec la peinture
 
Poussin a participé au mouvement de réforme catholique des arts qui accompagne et suit le concile de Trente : face à la Réforme protestante qui refuse les images, il s'agit de reconquérir les croyants avec des images capables de les émouvoir. En attestent les grands tableaux de commande qui ouvrent l'exposition, représentant l'Assomption de la Vierge ou "Le Martyre de saint Erasme", peint pour la basilique Saint-Pierre de Rome.
 
Une poignée d'amateurs et mécènes amis, qui à eux seuls ont possédé près du tiers de ses tableaux, ont fortement contribué à la renommée de Poussin. Et il s'agit d'hommes qui manifestaient une grande piété. C'est ainsi que pour Cassiano Dal Pozzo, célèbre collectionneur romain, il a exécuté ses "Sept Sacrements". Son principal soutien en France, Paul Fréart de Chantelou, impressionné par cette série, lui en commanda une autre. Trois des tableaux sont exposés ici, dont une fascinante "Eucharistie".
Nicolas Poussin, "Moïse exposé sur les eaux", 1654, Oxford, Ashmolean Museum

Nicolas Poussin, "Moïse exposé sur les eaux", 1654, Oxford, Ashmolean Museum

© Ashmolean Museum, University of Oxford
 
Des éléments profanes et antiques dans la peinture religieuse
 
"Nicolas Poussin est un peintre singulier, qui refuse les honneurs", souligne Nicolas Milovanovic. Un homme qui recherche la tranquillité de l'âme. A partir de 1642 il peint seul, à Rome. C'est un homme qui revendique la liberté d'inventer une iconographie. Sa passion pour l'antique est aussi forte que sa foi, et il mêle constamment éléments chrétiens, antiques et profanes, créant ainsi un vocabulaire original. Dans un même tableau, où il décrit une scène de la vie de Moïse, il peut évoquer le Christ et faire référence à la divinité grecque Pan.
 
On peut ne pas être sensibles aux grands tableaux des débuts, parfaits de composition, éclatants de couleurs, mais qui peuvent laisser froid. Tout comme aux Saintes Familles, variations un peu figées. Mais quand la peinture se fait plus intime, on peut imaginer un vrai sentiment religieux et une spiritualité sincère.
Nicolas Poussin, "L'Annonciation", 1657, Londres, The National Gallery

Nicolas Poussin, "L'Annonciation", 1657, Londres, The National Gallery

© The National Gallery, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / National Gallery Photographic Department
 
L'Annonciation, sommet du sentiment religieux
 
A la fin de sa vie, Nicolas Poussin peint de grands tableaux où l'homme est perdu dans un paysage, être fragile soumis aux forces de la nature. Derrière le cycle des Quatre Saisons, associées à des épisodes de l'Ancien testament, se cache le Christ. Un Christ qui a pris une importance croissante dans l'œuvre du peintre, qu'il préfigure parfois dans des scènes de la vie de Moïse, une de ses figures obsessionnelles.
 
De Jésus, il met en avant la bonté, choisissant les scènes de la femme adultère ou des aveugles de Jéricho. Une fois seulement, en 1646, il a représenté le Christ sur la Croix, et ce fut visiblement pour lui une épreuve puisque, quand on lui demanda de peindre un Portement de Croix, il refusa : "Le Crucifiement m'a rendu malade. J'y ai pris beaucoup de peine, mais le porte croix achèverait de me tuer", dit-il.
Nicolas Poussin, "Les Aveugles de Jéricho", 1650, Paris, Musée du Louvre

Nicolas Poussin, "Les Aveugles de Jéricho", 1650, Paris, Musée du Louvre

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Tony Querrec
 
Les plus émouvantes sont certainement deux Annonciations montrant une Vierge en pleine extase. Dans cette figure assise en tailleur, les yeux fermés, les bras et les mains ouvertes vers le ciel, Nicolas Milovanovic voit "un des sommets du sentiment religieux dans l'art de Poussin et dans toute la peinture du XVIIe siècle".
 
Poussin et Dieu, Musée du Louvre, Hall Napoléon
Tous les jours sauf le mardi, 9h-17h30, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h30
Du 2 avril au 29 juin 2015

Parallèlement, le Louvre présente une autre exposition sur "La Fabrique des saintes images", pour faire comprendre le processus d'élaboration et de création des images sacrées à l'époque de Poussin, une époque où les catholiques réaffirment leur possibilité, leur légitimité et leur utilité.

Deux expositions accompagnées d'un cycle de projections de films sur "Le sentiment religieux au cinéma. Eloge de la grâce", avec "Ordet" de Dreyer, "Journal d'un curé de campagne" de Robert Bresson, "L'Evangile selon saint Matthieu" de Pasolini, "Je vous salue Marie" de Godard... Alain Cavalier sera présent pour un débat le dimanche 12 avril après la projection de son "Thérèse".