Pissarro au Musée Marmottan : aux sources de l'impressionnisme (expo prolongée)

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 20/07/2017 à 15H28, publié le 28/02/2017 à 14H23
Camille Pissarro, "Jeune fille à la baguette" dit aussi "La Bergère", 1881, Paris, musée d'Orsay, legs du comte Isaac de Camondo, 1911, et "La Seine à Rouen, l'île Lacroix, effet de brouillard", 1888, Philadelphia Museum of Art, collection John G. Johnson, 1917

Camille Pissarro, "Jeune fille à la baguette" dit aussi "La Bergère", 1881, Paris, musée d'Orsay, legs du comte Isaac de Camondo, 1911, et "La Seine à Rouen, l'île Lacroix, effet de brouillard", 1888, Philadelphia Museum of Art, collection John G. Johnson, 1917

© A gauche Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski - A droite © Philadelphia Museum of Art, John G. Johnson collection

Avec deux expositions de ses peintures à Paris et une de ses gravures à Pontoise, Camille Pissarro, que Cézanne appelait le "premier des impressionnistes", un pilier du mouvement un peu négligé, est à l'honneur en 2017. Pour commencer, le Musée Marmottan retrace l'ensemble de sa carrière avec 60 tableaux choisis (l'exposition est prolongée de deux semaines, jusqu'au 16 juillet 2017).

"Pissarro est victime d'un certain déficit de visibilité", déplore Marianne Mathieu, chargée des collections au Musée Marmottan. Il n'a fait l'objet d'aucune grande exposition depuis la rétrospective du Grand Palais en 1981. Paul Cézanne disait pourtant que "nous sortons peut-être tous de Pissarro". Le musée s'est fait prêter une soixantaine de peintures du monde entier pour tenter de le faire redécouvrir au public. Certaines n'avaient pas été vues en France depuis des dizaines d'années, d'autres jamais.

Reportage : V. Gaget / M. Dreujon / D. Arzur / S. Ribaut
Avec Claire Durand-Ruel, historienne de l'art et commissaire de l'exposition

Camille Pissarro (1830-1903) est le plus âgé du groupe des impressionnistes : il a dix ans de plus que Claude Monet et Paul Cézanne avec qui il était très lié et avec qui a travaillé, côte à côte. Sinon père de l'impressionniste, il a été une espèce de grand frère de tous ces peintres qui se sont influencés mutuellement. Pissarro est le premier à avoir supprimé de sa palette le noir et les ocres pour privilégier les couleurs claires. Il participe à la première exposition impressionniste en 1874 et il est le seul à avoir participé aux huit expositions du groupe.
Camille Pissarro, "Le jardin de Maubuisson, Pontoise", vers 1867, Prague, Nàrodni galerie v Praz

Camille Pissarro, "Le jardin de Maubuisson, Pontoise", vers 1867, Prague, Nàrodni galerie v Praz

© Photograph @ National Gallery in Prague 2017


De Corot à l'impressionnisme

Camille Pissarro est né à Saint-Thomas, aux Antilles danoises. A côté de quelques photos et d'un bel autoportrait de la fin de sa vie, l'exposition, chronologique, s'ouvre sur une petite peinture de jeunesse inédite en France. Ses "Deux femmes causant au bord de la mer" (1856) enveloppées dans une douce lumière témoignent du don d'un artiste qui n'a pas encore de formation artistique.
 
Pissarro arrive à Paris en 1855 et prend des cours à l'Académie suisse, où il rencontre Monet et Cézanne. Il est admis au Salon entre 1859 et 1870. Un grand paysage dans les verts et les bruns qu'il y expose en 1864, "Bords de la Marne", montre l'influence de Jean-Baptiste Corot et des peintres de Barbizon sur les débuts de sa carrière.
 
Rapidement, sa palette s'éclaircit. Il s'installe en 1866 à Pontoise où il peint des paysages paisibles, des potagers et leurs jardiniers. Pissarro "ne s'éloignait jamais loin de son domicile et variait ses motifs simplement en changeant son angle de vue", remarque Claire Durand-Ruel, historienne de l'art et co-commissaire de l'exposition. Comme dans ces deux vues de "La Route de Versailles sous la neige" où il a pivoté pour peindre dans un sens opposé.
Camille Pissarro, "Louveciennes", 1871, Collection particulière

Camille Pissarro, "Louveciennes", 1871, Collection particulière

© Christian Baraja


Un dénicheur de talents

Il reste à Pontoise jusqu'en 1882 après un passage à Louveciennes, où il peint une vue d'automne que Paul Cézanne lui emprunte pour la copier et adopter alors une palette plus claire. Car, comme Gauguin, Cézanne a choisi Pissarro comme professeur. "Pissarro avait beaucoup de flair pour déceler les talents. Il est le premier à déceler celui de Cézanne. Il voit aussi avant tout le monde que Gauguin sera un très grand artiste. Il saura aussi, au début de la carrière de Monet qu'il sera un artiste spectaculaire", raconte Claire Durand-Ruel.
 
Pissarro ne fait pas que donner, il se nourrit aussi de ses échanges avec les autres artistes. Pendant dix ans, il a peint au côté de Cézanne et l'influence est tout à fait réciproque, comme en témoigne un étonnant "Chemin montant, rue de la côte du Jalet" (1875) aux arbres très cézanniens.
 
Pissarro a été un des leaders du groupe qui décide d'exposer de façon indépendante et de rompre avec le Salon. A la première exposition impressionniste (1874), Pissarro a présenté cinq œuvres, dont le magnifique "Gelée blanche à Ennery", un grand champ couvert de givre que traverse un petit personnage portant un fagot. La campagne est striée d'ombres bleues, celles d'arbres situés en dehors du cadre.
Camille Pissarro, "Gelée blanche à Ennery", 1873, Paris, musée d'Orsay, legs de Enriqueta Alsop, au nom du docteur Eduardo Mollard, 1972

Camille Pissarro, "Gelée blanche à Ennery", 1873, Paris, musée d'Orsay, legs de Enriqueta Alsop, au nom du docteur Eduardo Mollard, 1972

© Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski


Le plus complet des impressionnistes

"Pissarro ne privilégie jamais dans ses motifs quelque chose de particulier, il ne cherche jamais le pittoresque. Il vise des vues d'ensemble", souligne Claire Durand-Ruel. Et ce qui l'intéresse, c'est la sensation, que peut évoquer, ici, le froid et le faible soleil sur la campagne en hiver.
 
Il varie pourtant les sujets, peignant des vaches en Mayenne, ou des figures de paysannes en gros plan. Il varie aussi les techniques et fait évoluer constamment sa touche. A la gouache, il représente des scènes de marché, avec des personnages plan devant et une foule compacte derrière. Là, il utilise une touche différente, plus fine et plus longue.
"Pissarro est le plus complet des impressionnistes", remarque Claire Durand-Ruel. "Il laisse une œuvre à l'huile très importante, plus de 1500 tableaux, et plusieurs centaines de gouaches, des pastels, des milliers de dessins et des centaines de gravures. Il excelle dans toutes ces techniques, il les a travaillées de manière totalement aboutie et les gouaches sont des œuvres à part entière, aussi importantes que les huiles sur toile."
Camille Pissarro, "La Cueillette des pommes", 1886, Kurashiki, Ohara Museum of Art

Camille Pissarro, "La Cueillette des pommes", 1886, Kurashiki, Ohara Museum of Art

© Ohara Museum of Art, Kurashiki


L'aventure néo-impressionniste

A partir de 1884, Pissarro s'installe à Eragny-sur-Epte (Oise) où il achète une maison. Il y représente toujours les paysages en variant les angles, sous différentes lumières.
 
C'est là qu'il va vivre l'aventure néo-impressionniste : il est tellement prêt à se remettre en question que, quand en 1886 il voit "Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte" de George Seurat, il est enthousiasmé et se met à adopter la petite touche de couleurs primaires des néo-impressionnistes. "Quand il rencontre Seurat, au début de l'année 1886, c'est un choc. Il a 56 ans, il vend toujours très mal ses tableaux, et pourtant il se lance tête baissée dans cette technique pendant quatre ans, faisant table rase de ses techniques précédentes", raconte Claire Durand-Ruel.
 
Pissarro se fait le porte-parole du néo-impressionnisme et, à la 8e exposition impressionniste, il impose ses nouveaux amis dans une salle à part, exposant à côté d'eux "La Cueillette des pommes", un grand tableau qu'il a commencé avant leur rencontre et repris de manière divisée.
 
Il finit tout de même par abandonner le pointillisme pour plusieurs raisons : il lui demande beaucoup de temps d'exécution, ce style manque de spontanéité alors qu'il est d'abord un peintre de la sensation. De plus, son marchand, Paul Durand-Ruel, n'aime pas cette technique et a du mal à vendre ses toiles.
Camille Pissarro, "Brise-lames est et fort de la Floride, Le Havre, après-midi, temps mouillé", 1903, Collection particulière

Camille Pissarro, "Brise-lames est et fort de la Floride, Le Havre, après-midi, temps mouillé", 1903, Collection particulière

© MuMa Le Havre / Florian Kleinefenn


Le peintre de la campagne et de la ville

"Pissarro est le peintre de la campagne mais aussi le plus grand peintre impressionniste de la ville", souligne Claire Durand-Ruel. Eragny est son camp de base, il y passe ses étés, mais l'hiver il est en ville. L'exposition se termine sur ses scènes urbaines, à Rouen et au Havre, puis à Paris où il loue une chambre d'hôtel ou un appartement. Il les saisit généralement de sa fenêtre, d'où il plonge sur les fumées et le brouillard qui se mélangent dans le ciel du port.
 
Ebloui par les lumières sur la cathédrale de Rouen de Monet, il joue avec les effets atmosphériques à différentes heures de la journée, et varie, comme à son habitude, légèrement les angles de vue. Avec plein de petites figures, il raconte l'animation sur le Pont-Neuf à Paris ou sur un quai du Havre.
 
Encouragé par son marchand qui commence à bien vendre ses toiles, il séjourne plusieurs fois au Havre et à Rouen, se rend à Dieppe et multiplie les séjours à Paris, réalisant plus de 300 vues urbaines en variant les formats.
Camille Pissarro, "Le Pont-Neuf, après-midi, soleil, première série", 1901, Philadelphia Museum of Art, legs de Charlotte Dorrance Wright, 1978

Camille Pissarro, "Le Pont-Neuf, après-midi, soleil, première série", 1901, Philadelphia Museum of Art, legs de Charlotte Dorrance Wright, 1978

 
"Pissarro est un artiste très complet. C'est un grand dessinateur, un grand peintre qui renouvelle ses motifs et ses techniques. Sa voix est importante dans le groupe, il sera écouté par les autres. Ce n'est pas rien d'avoir su attirer ces artistes et déceler leur génie", résume Claire Durand-Ruel.


De plus, il a laissé une très abondante correspondance de plus de 2500 longues lettres, dans laquelle il parle de lui mais aussi de la vie artistique. Publiée en cinq volumes par Janine Bailly-Herzberg, elle est considérée comme une bible de l'impressionnisme.
 
En attendant de voir l'exposition du musée du Luxembourg, qui se concentrera sur les tableaux créés à Eragny entre 1884 et 1903, et celle du musée de Pontoise sur ses gravures, la rétrospective du musée Marmottan permet de découvrir ou revoir toutes les facettes de l'œuvre d'une figure essentielle du mouvement impressionniste.