Paul Durand-Ruel, un marchand passionné et novateur au Musée du Luxembourg

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 13/10/2014 à 17H21
Claude Monet, Green Park, Londres, 1870 ou 1871, Philadelphie, Philadelphia Museum of Art

Claude Monet, Green Park, Londres, 1870 ou 1871, Philadelphie, Philadelphia Museum of Art

© Philadelphia Museum of Art

Avant de devenir les peintres populaires qu'on connaît, les impressionnistes ont été des artistes révolutionnaires qui avaient du mal à se faire reconnaître. Le marchand Paul Durand-Ruel a joué un rôle majeur dans leur diffusion en inventant de nouvelles méthodes de promotion. Le Musée du Luxembourg à Paris consacre une exposition à ce précurseur du marché de l'art (jusqu'au 8 février 2015).

"Il nous a semblé qu'il était temps de s'intéresser au rôle joué par Paul Durand-Ruel dans la diffusion de l'impressionnisme", explique Sylvie Patry, commissaire de l'exposition et conservateur au Musée d'Orsay. Elle souligne le rôle qu'il a joué dans l'invention d'un nouveau métier, celui du marchand d'art au sens contemporain.
Pierre-Auguste Renoir, portrait de Paul Durand-Ruel, 1910, Collection Durand-Ruel

Pierre-Auguste Renoir, portrait de Paul Durand-Ruel, 1910, Collection Durand-Ruel

© Durand-Ruel & Cie
 
Des œuvres qui viennent de l'étranger pour les trois quarts
 
L'exposition est co-organisée avec la National Gallery de Londres et le Philadelphia Museum of Art qui, comme le musée d'Orsay, ont des collections importantes des impressionnistes, témoignant de la diffusion internationale de leur peinture à laquelle Paul Durand-Ruel (1831-1922) a également œuvré.
 
La quasi-totalité des toiles exposées au Luxembourg ont été achetées à un moment par Durand-Ruel. Certaines faisaient partie de sa collection personnelle, dont il ne se défaisait pas. Beaucoup, venant notamment des Etats-Unis, n'ont pas été vues en France depuis des décennies. D'ailleurs, les trois quarts des œuvres présentées viennent de l'étranger, "ce qui en dit long sur l'histoire de la diffusion de l'impressionnisme", fait remarquer la commissaire. Et une bonne raison pour ne pas rater l'exposition.
Pierre-Auguste Renoir, Danse à Bougival, 1883, Museum of Fine Arts, Boston

Pierre-Auguste Renoir, Danse à Bougival, 1883, Museum of Fine Arts, Boston

© Museum of Fine Arts, Boston
 
Les trois "Danse" de Renoir réunies
 
C'est l'occasion de voir "La Fille au chat", somptueuse toile de Renoir conservée aux Etats-Unis, de voir les toiles anglaises de Monet ou Pissarro, de voir, toujours de Renoir, les archi-exposés en France "Danse à la ville" et "Danse à la campagne" du Musée d'Orsay à côté de sa "Danse à Bougival" à la robe virevoltante, peint la même année (1883) et conservé à Boston. Ou encore un "Jardin de l'artiste" de Monet où la maison disparaît derrière les massifs de roses (National Gallery of Art de Washington).
 
Sa collection, Durand-Ruel l'exposait dans son appartement de la rue de Rome, où il recevait des peintres, des critiques et des collectionneurs. Il pensait que la mise en valeur des œuvres dans un appartement bourgeois devait permettre de convertir des amateurs. Le sien est devenu ainsi une espèce de musée de l'impressionnisme. "Pour voir une collection complète des impressionnistes, il fallait aller chez Paul Durand-Ruel", souligne Sylvie Patry.
Claude Monet, La Liseuse, 1872, The Walters Art Museum, Baltimore

Claude Monet, La Liseuse, 1872, The Walters Art Museum, Baltimore

© The Walters Art Museum, Baltimore
 
L'appartement de Durand-Ruel, un musée de l'impressionnisme
 
L'exposition commence par une évocation de l'appartement, avec des panneaux décoratifs peints pour lui par Monet, des portraits de ses enfants par Renoir.
 
Né en 1831 à Paris, Paul Durand-Ruel, suit les traces de son père qui est aussi marchand d'art. Il le seconde sans grande vocation, jusqu'au choc esthétique que lui procure Delacroix à l'exposition universelle de 1855. A la mort de son père, en 1865, il reprend sa galerie et la déménage rue Laffitte (Paris 9e). Quelques tableaux de Delacroix, Corot ou Millet évoquent cette période.
 
Le marchand affirme en effet un goût marqué pour ce qu'il appelle "la belle école" de 1930, en particulier les peintres de paysage. Avec eux, déjà, il met en place des méthodes qui consistent à acheter le plus grand nombre possible de toiles d'un artiste et de constituer des stocks importants pour rechercher l'exclusivité et contrôler le marché. Il achète ainsi plus de 200 œuvres de Jean-Baptiste Corot qu'il apprécie particulièrement, ou une centaine de Théodore Rousseau.
Edouard Manet, Bataille du "Kearsarge" et de l'"Alabama", 1964, Philadelphie, Philadelphia Museum of Art

Edouard Manet, Bataille du "Kearsarge" et de l'"Alabama", 1964, Philadelphie, Philadelphia Museum of Art

© Philadelphia Museum of Art
 
Durand-Ruel découvre les impressionnistes à Londres
 
La rencontre avec les impressionnistes se fait à Londres, où Durand-Ruel s'est réfugié en 1870 et où il a ouvert une galerie. Il achète ses premiers tableaux de Claude Monet et Camille Pissarro, également réfugiés dans la capitale britannique pour fuir la guerre. Ils y ont peint Londres dans le brouillard et des paysages anglais et le marchand est séduit par leurs petits formats exécutés en plein-air.
 
Rentré à Paris, Durand-Ruel poursuit ses achats auprès de Pissarro et Monet et aussi de Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Degas. En 1872, il achète 21 tableaux de Manet d'un coup. Il poursuit ainsi sa politique d'achat d'un maximum d'œuvres, aux artistes directement et aussi aux collectionneurs qui en possèdent, pour soutenir la cote des peintres.
Alfred Sisley, Le Pont à Villeneuve-la-Garenne, 1872, New York, The Metropolitan Museum of Art

Alfred Sisley, Le Pont à Villeneuve-la-Garenne, 1872, New York, The Metropolitan Museum of Art

© The Metropolitan Museum of Art, New York, dist. RMN-Grand Palais / Malcolm Varon
 
Durand-Ruel, un "missionnaire"
 
S'il est un homme d'affaires, il est aussi un passionné. "Durand-Ruel était un missionnaire. C'est une chance pour nous que sa religion ait été la peinture", disait Renoir.
 
Il connaît des périodes de crise, où il doit cesser ses achats, comme au milieu des années 1870. Mais pendant ce temps-là, il continue à soutenir les impressionnistes avec des expositions, qui doivent l'aider à "imposer" des "artistes très originaux".
 
Pour la première exposition impressionniste de 1874 chez Nadar, il a prêté des œuvres. La deuxième, il l'organise lui-même dans sa galerie en 1876, réunissant 250 œuvres de 19 artistes.
Claude Monet, "Le Jardin de l'artiste", 1873, National Gallery of Art, Washington

Claude Monet, "Le Jardin de l'artiste", 1873, National Gallery of Art, Washington

© National Gallery of Art, Washington
 
Des expositions monographiques pour faire connaître les artistes
 
Durand-Ruel innove aussi en organisant des expositions monographiques, alors que la mode était plutôt à l'époque aux expositions collectives pour l'art contemporain. En 1883 il expose Boudin, Monet, Renoir, Pissarro et Sisley. Si ce n'est pas une réussite financière, il estime toutefois important de montrer l'ensemble de leur production pour séduire les collectionneurs. L'exposition Monet est évoquée par des paysages des débuts et trois vues de Normandie particulièrement vibrantes.
 
Pour ces expositions, le marchand mélange des œuvres qui lui appartiennent et d'autres qui sont déjà dans des collections privées.
 
Autre nouveauté, il expose des séries, comme les peupliers de Monet (on en verra trois ici), qui seront bientôt dispersées. La galerie est le lieu unique où on peut admirer l'ensemble.
Edgar Degas, La classe de ballet, vers 1880, Philadelphie, Philadelphia Museum of Art

Edgar Degas, La classe de ballet, vers 1880, Philadelphie, Philadelphia Museum of Art

© Philadelphia Museum of Art
 
A la conquête des marchés étrangers
 
L'ambition de Durand-Ruel concernant ses peintres n'est pas purement hexagonale. Dans les années 1880 il cherche, de façon assidue et systématique, à conquérir les marchés étrangers et en particulier les Etats-Unis. Il avait déjà une galerie à Bruxelles et une galerie à Londres. Aux Etats-Unis, il organise une exposition à Boston en 1883, puis une grande en 1886 à New York où il va également ouvrir une galerie.
 
Il noue des liens en Allemagne, où il vend des œuvres au musée de Berlin, alors que les musées français ignorent les impressionnistes. Une "Femme à la guitare" de Renoir entre (difficilement) dans les collections du Musée des Beaux-Arts de Lyon en 1901. En 1905, il organise une exposition monstre de 315 tableaux impressionnistes, la plus grande jamais organisée, aux Graffton Galleries de Londres. Trois œuvres impressionnistes entreront ainsi dans les collections publiques britanniques.

Paul Durand-Ruel, Le pari de l'impressionnisme, Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, 75006 Paris
tous les jours sauf le 25 décembre
lundi et vendredi : 10h-22h
du mardi au jeudi : 10h-19h
samedi et dimanche : 9h-20h
24 et 31 décembre, 10h-18h
tarifs : 12€ / 7,5€, gratuit pour les moins de 16 ans et les bénéficiaires des minima sociaux
du 9 octobre 2014 au 8 février 2015