Matisse sculpte la couleur avec des ciseaux : les découpages à la Tate Modern

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 18/04/2014 à 15H48
Henri Matisse, Grande composition aux masques, 1953, National Gallery of Art, Washington, Ailsa Mellon Bruce Fund 1973

Henri Matisse, Grande composition aux masques, 1953, National Gallery of Art, Washington, Ailsa Mellon Bruce Fund 1973

© National Gallery of Art, Washington Artwork: © Succession Henri Matisse/DACS 2014

A la fin de sa vie, Henri Matisse s'est consacré à des découpages, remplaçant le pinceau par les ciseaux pour développer une nouvelle technique qui libère un peu plus sa créativité et lui permet littéralement de sculpter la couleur. La Tate Modern de Londres consacre une grande exposition à ces œuvres tardives, dont nombre sont réunies pour la première fois (jusqu'au 7 septembre 2014).

Opéré avec succès d'un cancer en 1941, Matisse retrouve toute son énergie créatrice, entamant ce qu'il a appelé lui-même "une seconde vie" qui va durer quatorze ans alors que les médecins ne lui donnaient que quelques mois à vivre. Mais il est diminué et travaille en chaise roulante, remplaçant le pinceau par des ciseaux : on lui prépare de grandes feuilles de papier colorées avec de la gouache, qu'il découpe directement, comme s'il sculptait la couleur, résolvant, dit-on, le traditionnel conflit entre le dessin et la couleur.
Henri Matisse, "Cheval, cavalier et clown", 1943, maquette pour la planche  V du livre "Jazz", 1947

Henri Matisse, "Cheval, cavalier et clown", 1943, maquette pour la planche  V du livre "Jazz", 1947

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet © Succession Henri Matisse/DACS 2013
 
Du mur de l'atelier au tableau

De ses ciseaux surgissent des feuilles, des palmes, des algues, des fleurs, des étoiles, des oiseaux, des coraux qu'il assemble, les épinglant sur les murs de son atelier jusqu'à trouver l'agencement parfait. Il les colle alors sur un support de papier, de toile.
 
La technique paraît simple mais l'exposition veut la révéler comme "radicale et révolutionnaire". Elle veut aussi montrer la "double vie" des découpages, une première, fragile, dans l'atelier où ils flottent au mur, puis une seconde, définitive, comme œuvre permanente
Henri Matisse, Nu bleu (I), 1952, Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, photo Robert Bayer, Bâle

Henri Matisse, Nu bleu (I), 1952, Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, photo Robert Bayer, Bâle

© Succession Henri Matisse/DACS 2013
 
Quatre nus bleus réunis

"Tout ici ramène à la liberté", souligne Nicholas Serota, le directeur de la Tate, en parcourant ce qu'il aime appeler "l'exposition d'une vie", tellement le projet se veut ambitieux avec plus d'une centaine d'oeuvres rapportées du monde entier. Elle sera "pour beaucoup la plus belle que Londres ait jamais vue", ose-t-il.
 
Commissaire de l'exposition, Nicholas Cullinan a mis cinq ans à rassembler les découpages. Dont les emblématiques quatre nus bleus, jamais montrés ensemble au Royaume-Uni et "clou de la visite" qui se termine devant "Nuit de Noël" la maquette en vitrail pour la Chapelle du Rosaire de Vence.
Henri Matisse, "Souvenir d'Océanie", 1952, Museum of Modern Art, New York

Henri Matisse, "Souvenir d'Océanie", 1952, Museum of Modern Art, New York

© 2013. The Museum of Modern Art, New York / Scala Florence, Artwork : © Succession Henri Matisse/DACS 2014
 
"Matisse Live" sur les écrans britanniques

"Beaucoup d'artistes ont développé ce qu'ils appellent un style tardif. Le travail de peintres comme Titien, Rembrandt ou Monet est par exemple devenu plus gestuel. Mais Matisse, lui, a carrément développé un média complètement différent", explique Nicholas Cullinan.
 
La Tate a produit un film de l'exposition, "Matisse Live", qui sera dans les salles du Royaume-Uni le 3 juin. Il montre l'artiste dans son atelier, découpant sans hésitation des papiers colorés à la gouache. Avant de composer ses oeuvres, parfois immenses, avec l'aide d'assistantes.
Henri Matisse, "Escargot", 1953, Tate

Henri Matisse, "Escargot", 1953, Tate

© Succession Henri Matisse/DACS 2013
 
Picasso jaloux du travail de Matisse

Le parcours de Matisse impressionna Picasso, son voisin dans le sud de la France, "plus que jaloux de son travail" et de cet art de se réinventer au crépuscule de sa vie, selon Nicholas Cullinan. "Au fil des quinze dernières années de sa vie, ajoute le commissaire, les oeuvres de Matisse  ont grandi, devenant plus ambitieuses, plus gaies, plus jeunes et plus fortes. Je pense qu'il était très conscient d'être engagé dans une course contre la montre pour achever son oeuvre", avant sa mort en 1954, à l'âge de 84 ans.
 
La Tate expose notamment les maquettes de "Jazz", à côté du livre en édition limitée écrit par Matisse et composé de vingt planches conçues comme des "improvisations chromatiques et rythmées", selon les mots de l'artiste. Elle réunit pour la première fois depuis cinquante ans "L'escargot" de la Tate, "Souvenir d'Océanie" (Memory of Oceania) du MoMA de New York et la "Grande composition aux masques" de la National Gallery of Art de Washington, trois œuvres de grandes dimensions créées en 1953 et dont une photo de l'atelier de Matisse montre qu'elles ont initialement été conçues comme un ensemble.
 
Henri Matisse: The Cut-Outs, Tate Modern, Londres,
du dimanche au jeudi, 10h-18h, 16 £ / 18 £ (19,2 € / 21,60 €)
vendredi et samedi, 10h-22h
du 17 avril au 7 septembre 2014 
Henri Matisse, Icare, 1946, maquette pour la planche VIII du livre "Jazz", 1947, image numérique

Henri Matisse, Icare, 1946, maquette pour la planche VIII du livre "Jazz", 1947, image numérique

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet, Artwork: © Succession Henri Matisse/DACS 2014