Magritte, le surréalisme et la philosophie au Centre Pompidou

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 27/09/2016 à 16H08
René Magritte : à gauche, "La lampe philosophique", 1936, collection particulière - A droite, "Le souvenir déterminant", 1942, collection privée

René Magritte : à gauche, "La lampe philosophique", 1936, collection particulière - A droite, "Le souvenir déterminant", 1942, collection privée

© A gauche © Adagp, Paris 2016 et © Photothèque R. Magritte / BI, Adagp, Paris 2016 - A droite © Studio Fotografico Carlo Pessina, Domodossola © ADAGP, Paris 2016

Magritte n'a cessé d'interroger la relation des images au réel. Au-delà de sa première adhésion au surréalisme, il a rapidement manifesté un grand intérêt pour la philosophie et entretenu des rapports nourris avec des philosophes. Le Centre Pompidou expose une centaine d'œuvres du peintre belge pour éclairer cet aspect de son travail.

En introduction à l'exposition, le célèbre tableau portant l'inscription "Ceci n'est pas une pipe" pose clairement la question du statut de l'image. Et un autre, "La lampe philosophique" (1936), où René Magritte (1898-1967) se représente en philosophe, montre son intérêt pour la philosophie.
 
Magritte a adhéré au surréalisme en découvrant le tableau de Giorgio De Chirico, "Le chant d'amour" (1914) du MoMA, qui confronte un masque de dieu antique à un gant de caoutchouc rouge et dans lequel les surréalistes, citant Lautréamont, voient la beauté de "la rencontre fortuite d'un parapluie et d'une machine à coudre".
René Magritte, "La Trahison des images (Ceci n'est pas une pipe)", 1929, Los Angeles County Museum of Art, achat avec des fonds de la collection de Mr and Mrs William Preston Harrison

René Magritte, "La Trahison des images (Ceci n'est pas une pipe)", 1929, Los Angeles County Museum of Art, achat avec des fonds de la collection de Mr and Mrs William Preston Harrison

© Adagp, Paris 2016 © Photothèque R. Magritte / Banque d’Images, Adagp, Paris, 2016

Magritte veut résoudre des "problèmes"

Mais à l'arbitraire du premier surréalisme, Magritte va opposer un surréalisme plus "raisonnant", que l'exposition veut mettre en lumière. Ce basculement se fait en 1936, avec "Les affinités électives", qui montre un œuf dans une cage. Magritte écrit que ce tableau lui a été inspiré par un rêve : "Le choc que je ressentis était provoqué précisément par l'affinité de deux objets, la cage et l'œuf, alors que précédemment ce choc était provoqué par la rencontre d'objets étrangers entre eux."
 
"On passe pour lui de la beauté fortuite, de l'accident, de l'arbitraire de la rencontre du parapluie et de la machine à coudre, à une beauté qui va être désormais beaucoup plus raisonnée", explique le commissaire de l'exposition Didier Ottinger. Le projet de l'artiste est alors de "résoudre des problèmes" et "ça met Magritte dans une perspective qui est très éloignée de l'automatisme surréaliste", souligne-t-il.
 
L'exposition commence avec ces "problèmes", problème des souliers qu'on voit confondus avec le pied, problème de la pluie qu'on voit tomber sur des nuages rampant au sol… Magritte cherche le partenaire "dialectique" de différents objets comme un parapluie, qu'il associe dans "Les vacances de Hegel" (1958) à un verre d'eau, objet qui accepte l'eau que le parapluie repousse et allusion par ailleurs une citation de Lénine. Le verre se substitue ainsi à la machine à coudre des surréalistes.
René Magritte, "Variante de la tristesse", 1957, Kerry Stokes Collection, Perth

René Magritte, "Variante de la tristesse", 1957, Kerry Stokes Collection, Perth

© Kerry Stokes Collection, Perth / Photo : Acorn, Photo, Perth © Adagp, Paris 2016 © Photothèque R. Magritte / BI, Adagp, Paris, 2016

Un surréalisme belge différent

Didier Ottinger met l'accent, pour expliquer cet intérêt de Magritte pour les "problèmes", sur les différences entre le surréalisme français et le surréalisme belge, entre les personnalités autour desquelles se fédérent les deux mouvements. "En France nous avons André Breton, qui est un poète, un poète qui va revendiquer son héritage symboliste. Côté belge, vous avez l'équivalent d'André Breton, qui est Paul Nougé, un marxiste de la première heure mais c'est un scientifique de formation, un biologiste. "Ces profils très différents" vont déterminer la nature du surréalisme belge et du surréalisme français. Ce qui explique pourquoi Magritte se retrouve en 1936 à concevoir sa peinture comme une forme d'équation quasi mathématique."
 
Par ailleurs, Magritte a eu des relations compliquées avec les surréalistes français : quand il vient à Paris en 1927 pour se rapprocher des surréalistes, il participe à leurs réunions autour d'André Breton. "Pendant deux ans il est traité avec condescendance, il ne parvient pas à faire partie des expositions surréalistes" et "il ne figure pas dans l'anthologique que rédige André Breton sur les relations des surréalistes et de la peinture", raconte Didier Ottinger. "En gros, il est marginalisé, et il interprète cette espèce d'ostracisme dans une perspective qui est celle de la lutte entre les mots et les images."
René Magritte, "Les vacances de Hegel", 1958 collection particulière

René Magritte, "Les vacances de Hegel", 1958 collection particulière

© Adagp, Paris 2016 © Photothèque R. Magritte / Banque d’Images, Adagp, Paris, 2016

En correspondance avec les philosophes

Face à un surréalisme créé par des poètes, pour mettre le mot au-dessus de l'image, Magritte veut prouver que les images sont à la hauteur des mots, qu'elles peuvent exprimer des sentiments et des idées comme la poésie et la philosophie. Dans son tableau "Le Dormeur téméraire" (1928), un personnage est allongé au-dessus de dessins évoquant les hiéroglyphes, images qui expriment des mots.

"Dans un premier temps, on peut dire que Magritte se frotte aux poètes. Et après la Seconde guerre mondiale, il se frotte aux philosophes", résume Didier Ottinger. Au début des années 1950, il entame une correspondance avec le philosophe belge Alphonse de Waelhens. Celui-ci devient pour lui une sorte de "conseiller philosophique" qui lui recommande des lectures et à qui il soumet ses écrits.
 
Magritte a aussi des relations épistolaires nourries avec un autre philosophe belge, Chaïm Perelman, puis avec Michel Foucault dont il lit "Les mots et les choses" en 1966. Leur échange débouche sur un nouvel ouvrage du philosophe français en 1973 : "Ceci n'est pas une pipe".
René Magritte, "La clef des songes", 1935, Collection Jasper Johns

René Magritte, "La clef des songes", 1935, Collection Jasper Johns

© Adagp Paris 2016

Les mots et les images

Dans sa quête d'un art qui va permettre de penser en images, Magritte utilise un nombre réduit d'éléments visuels qui reviennent tout le temps dans ses œuvres comme les rideaux, les mots, les flammes, les ombres, les corps fragmentés. L'exposition est construite autour de plusieurs de ces éléments, évoqués par quelques récits fondateurs et un ou deux tableaux qui illustrent ces récits.

Il y a d'abord les mots, justement, avec l'épisode de la Bible où Moïse brise les Tables de la loi devant le Veau d'or, symbole des idoles. L'histoire est illustrée par un tableau anonyme d'après Poussin.
 
Cette scène est le "fondement mythologique et religieux de la condamnation des images", elle symbolise "la lutte entre mots et images qui a là son caractère originel", rappelle le commissaire. Des images qui sont associées à l'obscurantisme alors que le mot est l'expression du verbe divin.

René Magritte, "Les mémoires d'un saint", 1960, The Menil Collection, Houston

René Magritte, "Les mémoires d'un saint", 1960, The Menil Collection, Houston

© ADAGP, Paris 2016

Magritte a frappé les pop artists et les artistes conceptuels

Magritte dans ses tableaux inscrit des mots qui n'ont rien avoir avec ce qu'on voit autour, ou fait disparaître les objets pour laisser de simples mots. Le célèbre tableau qui ouvre et ferme l'exposition, sur lequel les mots "Ceci n'est pas une pipe" s'inscrivent sous une image de pipe a pour titre "La trahison des images" : on a affaire non à une pipe mais à l'image d'une pipe.

Au sujet des mots encore, Didier Ottinger attire l'attention sur les différentes lectures de l'œuvre de Magritte et sur une exposition organisée à la galerie Sidney Janis à New York, en 1954, où on ne voyait que des tableaux de mots, comme dans cette salle du Centre Pompidou. "En France, on continue à restreindre l'œuvre de Magritte à sa production surréaliste. Les Américains ont une vision un peu différente", du fait de cette exposition.
 
Car elle va "frapper deux générations d'artistes. D'abord ceux de la génération pop." Andy Warhol, Jasper Johns ou Robert Rauschenberg l'ont vue et achèteront quand ils le pourront des tableaux de Magritte qu'on peut voir ici. "Ils reconnaissent en Magritte quelqu'un qui annonce l'esthétique qui est la leur, c'est-à-dire qui sait jouer, combiner et agencer des images, y compris celles de la communication ou de la publicité." Magritte a aussi eu une influence sur l'art conceptuel, pourtant très loin du surréalisme.
René Magritte, "Le Double Secret", 1927, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, Paris, achat 1980

René Magritte, "Le Double Secret", 1927, Centre Pompidou, Musée national d'art moderne, Paris, achat 1980

© Coll. Centre Pompidou, Musée national d’art moderne / Photo : Georges Meguerditchian © ADAGP, Paris 2016

Une peinture liée au désir 

Profils, ombres, silhouettes et figures voilées, autres éléments fréquents chez Magritte sont regroupés autour du récit de l'origine de la peinture chez Pline l'Ancien. Selon l'écrivain romain elle a été inventée par une jeune femme dont le bien-aimé va partir à la guerre : pour conserver son image, elle suit le pourtour de son ombre éclairée par une lanterne. Une histoire racontée en peinture par Jean-Baptiste Regnault au XVIIIe siècle.
 
"Ça nous met dans une perspective qui est celle d'une peinture liée au désir, à l'érotisme, à l'amour. Quelque chose qui est important pour Magritte", souligne le commissaire.

Autre mythe fondateur, l'allégorie de la caverne de Platon où des prisonniers ne voient jamais que des ombres projetées sur les parois de la grotte où ils sont enchaînés. Ces images proviennent de marionnettes à l'extérieur, éclairées par une lampe, et les prisonniers les prennent pour la réalité.
René Magritte, "La Condition humaine", 1935, Norfolk Museums Service

René Magritte, "La Condition humaine", 1935, Norfolk Museums Service

© Adagp, Paris 2016

La caverne de Platon et la condamnation philosophique des images

Ce mythe est à l'origine de la condamnation philosophique des images. Magritte le connaît (il y fait directement allusion dans certains de ses tableaux) et il y répond avec des œuvres qui reprennent des éléments comme la grotte, les flammes, les ombres, retournant souvent le point de vue vers l'extérieur.
 
Les rideaux, autre élément souvent présent chez Magritte, font allusion à la concurrence entre deux peintres de l'Antiquité rivalisant de virtuosité. Utilisés aussi par les peintres hollandais pour prendre une distance ironique avec l'illusion produite par la perfection de leur technique, les rideaux permettent à Magritte de confesser le côté factice du réalisme de son art.
 
Enfin, Magritte fragmente souvent les corps en éléments qu'il assemble, qu'il emboite ("La Folie des grandeurs" en peinture puis en bronze), qu'il superpose dans de petits tableaux ("L'évidence éternelle", 1948). Un aspect que l'exposition rapproche d'un récit de Cicéron sur le peintre Zeuxis qui assemble des parties de différentes femmes pour atteindre la beauté absolue : cet épisode sert une réflexion sur la beauté et le processus créatif.