Les Parisiens à l'eau sous l'oeil de Daumier, à la Maison de Balzac

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 21/07/2014 à 11H04
Honoré Daumier, "La leçon à sec", Le Charivari, 30-31 mai 1841 (détail)

Honoré Daumier, "La leçon à sec", Le Charivari, 30-31 mai 1841 (détail)

© Maison de Balzac / Roger-Viollet

Dans le Paris du XIXe siècle, l'été, la Seine est un lieu de loisirs pour le petit peuple qui apprend à nager, se promène dans des canots et pêche à la ligne. Daumier a croqué les expressions et postures des Parisiens à l'eau et s'est amusé de leurs corps presque nus. Alors que Paris Plage commence, la Maison de Balzac expose une quarantaine de ses planches réjouissantes (jusqu'au 28 septembre).

Les bords de Seine à Paris au XIXe siècle, ce n'est pas Paris Plage. La Seine est encore un fleuve sauvage, dans lequel on se baigne, même si pour le faire librement, il faut s'éloigner un peu vers la campagne. Et s'il est interdit de se mettre à l'eau à Paris, ce n'est pas parce qu'elle est sale mais pour des raisons de pudeur. A cette époque, on se baigne souvent nu, alors pour le faire on se rend dans des établissements "à quatre sous", installés à même la Seine, et protégés des regards par des cloisons de bois.
 
Honoré Daumier (1808-1879) dessine deux gars qui courent le long du fleuve, leurs vêtements sous le bras, parce qu'ils ont été surpris par le "municipal". Car le caricaturiste génial n'a pas fait que dans la satire politique. Il a aussi porté un regard critique sur la société de son temps. Et comme un Martin Parr du XIXe siècle, il met le doigt sur ce qu'il y a de grotesque dans les attitudes.
Honoré Daumier, "Mme Greluche : Oh Gustave, qu'elle est bonne ! Une vraie chaleur d'amour ! regarde notre fils Loulou ; la jolie petite figure qu'il fait !..." Le Charivari, 21 juillet 1839

Honoré Daumier, "Mme Greluche : Oh Gustave, qu'elle est bonne ! Une vraie chaleur d'amour ! regarde notre fils Loulou ; la jolie petite figure qu'il fait !..." Le Charivari, 21 juillet 1839

© Maison de Balzac / Roger-Viollet
 
Dans la Seine, on apprend à nager
Il montre des corps ingrats, jambes maigrelettes ou gros ventres, d'autant plus ridicules qu'ils ne sont vêtus que d'un caleçon informe.
 
Dans ces premières piscines, on apprend à nager, en l'air, dans une sangle suspendue au plafond, comme le montre "La leçon à sec" de Daumier, qui commente : "Après trois mois de cet exercice, on se trouve réduit à l'état de poisson."
 
Les trois grandes distractions liées à la Seine sont la baignade, le canotage et la pêche à la ligne. Elles ne concernent que le petit peuple des employés ou boutiquiers et sont vues avec un certain mépris par la presse et les écrivains. Comme Daumier mais en mots, Eugène Briffault, qui a écrit un ouvrage sur "Paris dans l'eau" en 1844, décrit "les gros ventres, les têtes énormes, les petits jambes, les genoux gros…".
Honoré Daumier, "Bains de femmes", Le Charivari, 13 juin 1841

Honoré Daumier, "Bains de femmes", Le Charivari, 13 juin 1841

© Maison de Balzac / Roger-Viollet
 
Des bains à part pour les femmes
Quand il parle des "bains à vingt centimes", il évoque une "masse de batraciens à face humaine, grouillant et pataugeant dans (une) vasque immonde". Moins méprisant, plus ironique, Daumier raille les habitants de Paris qui, "se dérobant aux feux de l'été, viennent chercher la fraîcheur et la pureté des eaux (de la Seine)", dans une gravure où une foule compacte d'hommes se lavent, se battent, mangent dans l'eau.
 
Peu de femmes, dans ces dessins, car elles ont leurs lieux à part et celles qui se baignent sont plus que mal vues, si on en croit l'écrivain P. Cuisin qui décrit une nudité révélant "brûlures, cicatrices, plaies dégoutantes".
 
Le pêcheur à la ligne, la patience incarnée, se tient sur les berges de Paris, les pieds dans l'eau, un panier autour du cou, et Daumier le décrit comme "persévérant et résigné",  celui qui "subit les orages et ne murmure jamais". Le journal "L'illustration" dit de lui qu'il "pêcherait à la ligne sur les ruines du monde".
Honoré Daumier, "Une nouvelle manière de descendre le fleuve de la vie", Le Charivari, 22 avril 1843

Honoré Daumier, "Une nouvelle manière de descendre le fleuve de la vie", Le Charivari, 22 avril 1843

© Maison de Balzac / Roger-Viollet
 
Les canotiers, des marins d'eau douce
 
Quant au canotier, il se prend pour un capitaine de navire, prend une averse pour un grain, il regarde, sous le trait de Daumier, son canot lui échapper, s'imaginant déjà en Robinson.
 
Autour de ces scènes, Daumier dessine toujours des badauds au loin sur les quais, qui regardent. Il se moque aussi d'eux, leur consacrant un dessin spécifique où il s'étonne que la vue d'un simple pêcheur puisse être "le motif d'un tel rassemblement".
 
Une jolie petite exposition estivale qui donne l'occasion de voir ou revoir la Maison de Balzac et son jardin, lieu hors du temps suspendu au-dessus d'une ruelle pavée comme ressurgie de l'époque de Balzac et Daumier.
Honoré Daumier, "Le vieux pêcheur", Le Charivari, 10 juillet 1841

Honoré Daumier, "Le vieux pêcheur", Le Charivari, 10 juillet 1841

© Maison de Balzac / Roger-Viollet
 
Plages à Paris selon Daumier, Maison de Balzac, 47 rue Raynouard, Paris 16e
Tous les jours sauf lundis et jours fériés, 10h-18h
Du 20 juin au 28 septembre 2014