Les impressionnistes et le plein-air en Normandie, au musée Jacquemart-André

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 18/03/2016 à 17H46
Berthe Morisot, "La plage des Petites-Dalles", vers 1873, Richmond, Virginia Museum of Fine Arts, Collection of Mr and Mrs Paul Mellon

Berthe Morisot, "La plage des Petites-Dalles", vers 1873, Richmond, Virginia Museum of Fine Arts, Collection of Mr and Mrs Paul Mellon

© Virginia Museum of Fine Arts / Katherine Wetzel

La peinture en plein air, c'est le propre des impressionnistes. Ils ont pris exemple sur les Anglais et les ont suivis en Normandie, une des leurs destinations préférées. C'est cette histoire de l'"atelier en plein air" que nous raconte le Musée Jacquemart-André, dans une exposition réjouissante qui rassemble entre autres Turner, Courbet, Renoir, Gauguin, Pissarro, Morisot ... et forcément Monet.

"Je ne comprends pas qu'on s'enferme dans une chambre. Pour dessiner, oui ; pour peindre, non," disait Claude Monet au journaliste Emile Taboureux en 1880. "Voilà mon atelier, à moi !" s'exclamait-il en désignant le paysage devant lui.
 
Traditionnellement, on avait tendance à dater l'impressionnisme de 1863. Depuis quelques années, on l'appréhende dans une perspective plus longue et, dans cette optique,
l'exposition du musée Jacquemart-André s'intéresse aux origines du mouvement, qui remontent aux années 1820 et à la naissance d'une école française du paysage dans le sillage des peintres anglais. Des débuts qui se situent largement en Normandie.
 
Après les guerres napoléoniennes, les peintres de paysage anglais traversent la Manche, puis les Français vont se rendre à Londres, où Géricault, par exemple, est subjugué par les tableaux de Constable. Le voyage à Londres devient indispensable, au même titre que le traditionnel voyage en Italie.

Reportage : P.Chalumeau, M.Benito, J.Raynal

La Normandie, destination favorite des peintres d'avant-garde

"De ces échanges franco-anglais est née en France une école de la nature dont Corot et Paul Huet prennent la tête", souligne Camille Durand-Ruel Snollaerts, historienne de l'art et co-commissaire de l'exposition. Vont suivre Delacroix, Millet, Jongkind, Isabey… "Pendant un siècle, la Normandie a été la destination préférée des peintres d'avant-garde et a joué un rôle très important dans l'émergence du mouvement impressionniste", ajoute-t-elle.
 
Ce sont donc trois petites aquarelles de Turner peintes en Normandie qui ouvrent l'exposition, à côté d'une vue de plage de Richard Bonington.
 
En Normandie, les peintres vont ensemble pour passer des semaines, des mois. Près d'Honfleur, ils se retrouvent à la ferme de Saint-Siméon où on mange sous les arbres, avec vue sur la mer, comme nous le montrent des toiles de Felix Cals et Alexandre Dubourg, et un petit tableau d'Eugène Boudin. En 1959, Gustave Courbet peint l'estuaire de la Seine, dans un tableau à quatre mains, puisque le ciel est de Boudin.
Claude Monet (1840-1926) "Etretat. La Porte d'Aval, bateaux de pêche sortant du port", vers 1885, Dijon, Musée des Beaux-Arts

Claude Monet (1840-1926) "Etretat. La Porte d'Aval, bateaux de pêche sortant du port", vers 1885, Dijon, Musée des Beaux-Arts

© Musée des Beaux-Arts de Dijon. Photo François Jay


Séries sous des lumières changeantes

Des deux bâtiments de la ferme, Monet, en 1865 (il a 24 ans), nous offre une des rares représentations, sous la neige et une lumière déjà incroyable. Car un des attraits de la Normandie, pour les peintres, ce sont les lumières changeantes qui font varier les couleurs et vont leur inspirer des séries. A Etretat, Courbet est un des premiers à peindre en série la falaise : on peut en voir un exemplaire daté de 1869, dépouillé de tout personnage. "Il refuse l'anecdote et le pittoresque, c'est la roche qui l'intéresse, et l'effet de la lumière sur le paysage", commente Camille Durand-Ruel Snollaerts.
 
Monet, qui admire beaucoup Courbet, peint la même vue en 1885, plus légère, avec des voiles qui flottent sur la mer turquoise. En face, deux autres toiles de Monet, une "Eglise de Varengeville à contre-jour" dans le vent, de 1882, littéralement fantastique et, quinze ans plus tard, les "Falaises à Varengeville" ne sont plus qu'un tourbillon mousseux au-dessus de la mer lumineuse.
Eugène-Louis Boudin (1824-1898), "Scène de plage à Trouville", 1869, collection particulière, Courtesy Galerie de la Présidence, Paris

Eugène-Louis Boudin (1824-1898), "Scène de plage à Trouville", 1869, collection particulière, Courtesy Galerie de la Présidence, Paris

© Galerie de la Présidence


Les "petites dames des plages" de Boudin

Un "Port de Dieppe" (vers 1885) nous révèle un Gauguin en pleine mutation, "encore sous l'influence de son maître, Camille Pissarro", remarque la commissaire, mais dont la touche commence à s'éloigner de l'impressionnisme.
 
Les Anglais ont apporté la peinture de paysage en Normandie, ils y ont aussi exporté les bains de mer, abondamment représentés par les peintres, à Dieppe d'abord, puis sur la côte d'Albâtre, puis à Deauville.
 
Et à Trouville, où des petites toiles d'Eugène Boudin montrent d'un côté les dames élégantes sous des ombrelles et des parasols, de l'autre le petit peuple avec les pêcheurs de crevettes. "On aime beaucoup mes petites dames sur les plages", dit alors le peintre, qui va pouvoir gagner sa vie grâce aux vacanciers fortunés qui se pressent en bord de mer.
 
Trouville où Monet, toujours lui, croque les élégantes d'une touche blanche qui ressemble à celle des nuages parsemant un ciel bleu éblouissant ("Sur les planches de Trouville, hôtel des Roches noires", 1870).
Paul Gauguin (1848-1903), "Le port de Dieppe", vers 1885, Manchester City Galleries

Paul Gauguin (1848-1903), "Le port de Dieppe", vers 1885, Manchester City Galleries

© Manchester Art Gallery, UK / Bridgeman Images


Monet toujours surprenant

"L'idée de cette exposition, c'est de vous surprendre, c'est que vous entriez en vous disant 'je connais tout sur les impressionnistes en Normandie' et que vous sortiez en vous disant 'j'ai découvert plein de choses'", nous dit Camille Durand-Ruel Snollaerts
 
Et, effectivement, on pourrait se dire "une exposition de plus sur les impressionnistes". Mais d'abord on ne s'en lasse pas. Et puis, Monet arrive à toujours nous surprendre, ici avec deux peintures très étonnantes de 1866, qu'on a du mal à lui attribuer : il s'agit de deux études du port de Honfleur qui ont servi pour une grande composition destinée au Salon, disparue depuis. Ces "barques de pêches" en aplats de couleurs cernées de noir semblent l'oeuvre d'un fauve.
Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), "La cueillette des moules à Berneval", 1879, Washington DC, National Gallery of Art. Gift of Margaret Seligman Lewisohn

Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), "La cueillette des moules à Berneval", 1879, Washington DC, National Gallery of Art. Gift of Margaret Seligman Lewisohn

© Courtesy National Gallery of Art, Washington


Paysages frémissants de Renoir

Et il ne faut pas rater deux paysages époustouflants de Renoir : une falaise près de Dieppe qui vibre de couleurs, du violet au vert au jaune. Et les ramasseurs de moules passent sur un chemin avec leur hotte sur le dos, au milieu d'une verdure frémissante, loin de la mer qu'on ne peut qu'imaginer. Le peintre avait un mécène, au nord de Dieppe, chez qui il est allé tous les étés pendant sept ans, pour faire des portraits de la famille et décorer son château. Il en profitait pour peindre en plein air, pour  notre plus grand bonheur.
Gustave Courbet, "La plage à Trouville", vers 1865, Caen, association Peindre en Normandie

Gustave Courbet, "La plage à Trouville", vers 1865, Caen, association Peindre en Normandie

© Association Peindre en Normandie