L'incroyable saga de Henry Darger au Musée d'art moderne de la Ville de Paris

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 02/06/2015 à 10H08
Henry Darger, "à la seconde bataille de McHollester Run, elles sont persuivies (sic). C'est une zone tropicale. Pour une raison inconnue les arbres sont morts"

Henry Darger, "à la seconde bataille de McHollester Run, elles sont persuivies (sic). C'est une zone tropicale. Pour une raison inconnue les arbres sont morts"

© Eric Emo / Musée d'Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP, Paris

Pendant des décennies, après le travail, l'Américain Henry Darger a imaginé une histoire fantastique d'enfants en guerre, qu'il a écrite et représentée sur de grands panneaux accumulés dans sa chambre. A l'occasion d'une donation, le Musée d'art moderne de la Ville de Paris expose un ensemble de ces tableaux entrés dans ses collections (jusqu'au 11 octobre 2015)

Henry Darger (1892-1973), homme marginal et solitaire, devenu une figure de l'art brut, a réalisé dans le plus grand secret, une œuvre singulière, extrêmement imaginative, entre histoire et culture populaire, découverte au moment de sa mort. Toute sa vie, il a composé et peint de grands panneaux pour raconter la guerre entre le royaume chrétien d'Abbiennia et les cruels Glandeliniens, qui oppriment et massacrent les enfants de Calverinia, entrés en révolte et emmenés par les sept Vivian Girls, d'étrange petites filles blondes au sexe masculin.
 
Kiyoko Lerner, qui logeait Henry Darger avec son mari le photographe Nathan Lerner à Chicago, a fait don au Musée d'art moderne de la Ville de Paris des 45 peintures qui y sont exposées. L'occasion pour le musée de consacrer une exposition conséquente à ce personnage étrange devenu culte, dont des œuvres avaient été présentées ces dernières années à la Maison Rouge et à la Halle Saint-Pierre.
 
Les œuvres font partie d'une pile sélectionnée avant la mort de son mari comme étant les meilleures, explique Kiyoko Lerner, une des rares personnes à avoir connu Henry Darger. "Ces 45 œuvres traversent l'ensemble de la production de l'artiste", précise la commissaire de l'exposition, Choghakate Kazarian.
Henry Darger, "A Jennie Richee 2 de l'histoire à Evans. Elles tentent de s'enfuir en s'enroulant dans des tapis.

Henry Darger, "A Jennie Richee 2 de l'histoire à Evans. Elles tentent de s'enfuir en s'enroulant dans des tapis.

© Eric Emo / Musée d'Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP, Paris

Placé dans un asile pour enfants

Henry Darger, fils d'un immigré allemand, est né à Chicago. Quand il a quatre ans, sa mère meurt en donnant naissance à une petite fille qui est confiée à une famille adoptive. Il est élevé par son père avant d'être placé dans une institution catholique, puis dans un asile pour enfants à Lincoln, en raison de troubles du comportement, semble-t-il (on sait peu de choses de sa vie hormis ce qu'il a écrit dans l'autobiographie rédigée à la fin de sa vie, "L'histoire de ma vie", édité en français Aux forges de Vulcain, 2014).
 
L'asile accueille plus de 1000 patients relevant de pathologies mentales diverses, mais on y trouve aussi de simples délinquants. A l'époque où Darger s'y trouve, des maltraitances et même des tortures d'enfants y sont dénoncés, mais on ignore s'il a dû en souffrir, il semble plutôt s'y trouver bien. Mais quand son père meurt, en 1908, il décide de partir et réussit à s'évader un an plus tard, pour rejoindre Chicago en faisant 250 kilomètres à pied.
Henry Darger, "Jeunes Rebbonnas Dortheréens. Blengins. Iles Catherine. Femelles. L'un à queue fouetteuse"

Henry Darger, "Jeunes Rebbonnas Dortheréens. Blengins. Iles Catherine. Femelles. L'un à queue fouetteuse"

© Eric Emo / Musée d'Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP, Paris


Une œuvre accumulée dans une chambre

A partir de là, Henry Darger mène une vie tranquille et solitaire, travaillant jusqu'à 71 ans à la plonge ou au ménage dans divers hôpitaux. Les dix dernières années de sa vie, il reste le plus souvent dans sa chambre. C'est quand il doit être placé en maison pour personnes âgées que ses logeurs découvrent chez lui, cachée sous un immense capharnaüm, une œuvre incroyable réalisée dans le secret pendant toutes ces années.
 
L'exposition s'ouvre sur un tableau de 3 mètres de long, la "Bataille de Calverhine", un des rares que l'artiste avait accrochés dans sa chambre. C'est l'oeuvre fondatrice de sa saga puisque c'est cette bataille qui a déclenché la guerre. Il s'agit d'une composition serrée de personnages découpés, peints et vernis. En bas, des débris humains, en haut, des explosions.
Henry Darger. "Leur véritable identité a été découverte, mais lorsqu'elles ont été emmenées au camp par les Glandeliniens, en voiture, le moteur a eu quelques ratés, ce qui a permis aux petites filles de prendre la fuite sans peine"

Henry Darger. "Leur véritable identité a été découverte, mais lorsqu'elles ont été emmenées au camp par les Glandeliniens, en voiture, le moteur a eu quelques ratés, ce qui a permis aux petites filles de prendre la fuite sans peine"

© Eric Emo / Musée d'Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP, Paris


Une vision fantasmée de la guerre

Fasciné par la guerre de Sécession, Darger se nourrit aussi des images de la Première guerre mondiale, qui à lieu quand il commence son œuvre. "C'est une vision très fantasmée de la guerre, très héroïque et grandiloquente", explique Choghakate Kazarian. "Quand il décrit les grandes batailles, il parle toujours de millions et de millions de morts."
 
Au même moment, Henry Darger a commencé à écrire un roman de 15.000 pages (non publié) qui raconte cette histoire sur une planète imaginaire autour de laquelle gravite la Terre. Un texte "assez indigeste" et que presque personne n'a lu en entier, concède la commissaire. Certains tableaux "sont des illustrations directes du roman mais elles sont finalement assez rares. D'autres en sont des interprétations plus libres", d'autres enfin n'y sont pas liées, raconte-t-elle.
Henry Darger, "à Mc Calls Run Coller Junction une Vivian Girl sauve des enfants étranglés par un phénomène de forme effroyable"

Henry Darger, "à Mc Calls Run Coller Junction une Vivian Girl sauve des enfants étranglés par un phénomène de forme effroyable"

© Eric Emo / Musée d'Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP, Paris


Fasciné par les tempêtes

Les cataclysmes humains se doublent de cataclysmes naturels, car Darger est fasciné par la météo, les orages, les tempêtes et les incendies. Il a même écrit un livre sur la météo, dont il consigne toutes les perturbations.
 
Dans des tableaux au format panoramique, parfois conçus sur le recto et le verso, les sept Vivian Girls, de jolies petites filles blondes, intelligentes et courageuses participent à la guerre en tant qu'espionnes, poursuivies par les méchants Glandéliniens qui cherchent à les capturer et à les tuer. On les voit cachées derrière des arbres alors que leurs poursuivants arrivent avec des fusils. "Pour une raison inconnue, les arbres sont morts", a écrit Darger sur son tableau, car il a l'habitude d'accompagner ses œuvres de légendes aussi longues qu'étranges.
 
Un autre tableau décrit une fuite particulièrement expressive, les jambes et les bras des filles partant dans tous les sens. Ailleurs, elles se sont enroulées dans des tapis dont leurs têtes, seules, dépassent.
Henry Darger, "A Calmanrina enfants étranglés et battus à mort. A Cedernine petites filles nues assassinées"

Henry Darger, "A Calmanrina enfants étranglés et battus à mort. A Cedernine petites filles nues assassinées"

© Eric Emo / Musée d'Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP, Paris


Le massacre des enfants innocents

Darger ne sait pas dessiner, alors il décalque ses figures dans les journaux ou dans des livres illustrés, les reporte et les peint à l'aquarelle ou à la gouache. Une technique qui lui sert aussi pour ses "Blengins", des créatures hybrides avec des ailes, une queue, prenant parfois des traits humains et alliées des enfants.
 
Dans les années 1940, les scènes deviennent insoutenables : les enfants innocents sont massacrés, crucifiés, étranglés et ce sont des amas de corps nus éviscérés au sol, quand ils ne sont pas suspendus, sanguinolents, la langue pendante.
 
Car l'œuvre évolue, et les dernières années, elle se fait moins narrative, le texte disparaît et l'ensemble s'apaise soudain. La guerre n'est plus qu'un souvenir, qui nous est rappelé par des statues commémoratives. Les fillettes, revenues à une vie d'enfant, évoluent dans des paysages peuplés papillons et de mille fleurs que Henry Darger a décalquées dans des catalogues de vente de plantes.
 
Henry Darger, 1892-1973, Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, 75016 Paris
Du mardi au dimanche, 10h-18h, nocturne le jeudi jusqu'à 22h, fermé le lundi et les jours fériés.
Tarifs : 5€ / 3,5€
du 29 mai au 11 octobre 2015