L'Ange du bizarre : le Musée d'Orsay déploie diables, monstres et fantômes

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 12/03/2013 à 13H48
Johann Heinrich Füssli (1741-1825), Le Cauchemar (The Nightmare), 1781, Detroit, Detroit Institute of Arts, Founders Society

Johann Heinrich Füssli (1741-1825), Le Cauchemar (The Nightmare), 1781, Detroit, Detroit Institute of Arts, Founders Society

© Bridgeman Art Library

Sorcières, démons, spectres et vampires : le Musée d’Orsay explore le "romantisme noir" dans l’art, de la tourmente révolutionnaire du XVIIIe aux surréalistes en passant par les symbolistes.

L’exposition "L'Ange du  bizarre" rassemble 200 œuvres, des dessins, des peintures et aussi des extraits de films, revenant aux origines de l’univers noir qui inspire aujourd’hui tout un pan de l’industrie du divertissement, le "dark fantasy".
 
Le romantisme noir est né au XVIIIe siècle et se nourrit des inquiétudes des temps de crise, auxquelles les artistes répondent par un imaginaire déchaîné. A la même époque, le roman noir se développe, faisant frissonner le lecteur.
 
Démons et sorcières du premier romantisme noir

L’exposition, qui emprunte son titre, "L’Ange du bizarre", à un conte fantastique d’Edgar Poe, s’ouvre avec des peintres anglais de cette époque de bouleversements. Ils se sont inspirés du poète John Milton, notamment de son "Paradis perdu".
Adolphe William Bouguereau, "Dante et Virgile aux Enfers", 1850, Paris Musée d'Orsay

Adolphe William Bouguereau, "Dante et Virgile aux Enfers", 1850, Paris Musée d'Orsay

© Musée d’Orsay, dist. RMN / Patrice Schmidt
 
Johann Heinrich Füssli, Suisse installé en Angleterre, est un des principaux représentants de ce courant. Il s’inspire des superstitions populaires, déploie des sorcières (1783), présentant de profil leur nez crochu, le bras tendu en avant, ou des bêtes terribles. Dans "Le Cauchemar", tableau emblématique du romantisme noir, un monstre particulièrement affreux est assis sur une jeune fille abandonnée au sommeil, alors qu’un cheval passe sa tête en direction de la scène, les yeux déments.
 
John Martin (1841) peint "Le Pandémonium", capitale des enfers, en lieu monumental éclairé par le rougeoiement de la terre, sous un ciel noir d’encre.

Le terrible et le grotesque répondent aux Lumières
A cette époque, Satan est idéalisé. Plus tard, Delacroix ou Hugo imagineront au contraire des diables grimaçants et velus.
Paul Gauguin, Madame la Mort, 1890-1891, Paris, musée d'Orsay, conservé au Louvre

Paul Gauguin, Madame la Mort, 1890-1891, Paris, musée d'Orsay, conservé au Louvre

© RMN (Musée d’Orsay) / Franck Raux
 
Car un peu plus tard que les Anglais, au début du XIXe, à Paris ou Madrid, les artistes aussi se mettent à plonger leur public dans le terrible ou le grotesque, alors que l’histoire récente a contredit les espoirs des Lumières. Après les guerres napoléoniennes, Goya crée des estampes qui dénoncent les horreurs subies par les Espagnols. Il imagine un "Vol de sorcières" où celles-ci aspirent les forces de l’homme qu’elles emmènent dans les airs, ou des scènes de cannibalisme bien atroces.
 
En France, Adolphe William Bouguereau s’inspire de Dante pour mettre en scène deux hommes nus, âmes damnées au corps à corps, l’un plantant ses crocs dans le cou de l’autre, sous le sourire grimaçant d’un démon ("Dante et Virgile aux Enfers", 1850).
 
Le romantisme noir se retrouve aussi dans des scènes de nature déchaînée, des clairs de lune effrayants, des crépuscules angoissants, des grottes et des forêts.
Léon Spilliaert, "Digue la nuit. Reflets de lumière. Paris, musée d'Orsay

Léon Spilliaert, "Digue la nuit. Reflets de lumière. Paris, musée d'Orsay

© RMN (Musée d’Orsay) / Jean-Gilles Berizzi
 
Les symbolistes, l'amour et la mort
Les aspects sombres du symbolisme se développent, à partir des années 1880 – inspirés aussi des écrivains (Edgar Poe, Charles Baudelaire…). Les femmes qui étaient plutôt de pures victimes innocentes un siècle plus tôt se font maintenant le vecteur des forces maléfiques. Comme la figure de Méduse, aux cheveux en forme de serpents, à la fois victime (elle a été violée par un dieu) et monstre agresseur.
 
Baiser ou morsure ? Edvard Munch raconte les contradictions de l’amour dans "Vampire", où une femme est penchée sur le cou de son amant dans une posture ambiguë. La mort plane partout, dans les gravures de Redon, les dessins de Gauguin, les tableaux de Félicien Rops.
 
Les spectres et autres ectoplasmes hantent les artistes : "Le Visionnaire" (1904) de Serafino Macchiati est saisi d’effroi devant un fantôme. La photographie naissante, art qui se cherche, s’empare aussi du sujet.
 
Le surréalisme ou le retour du romantisme noir
Plus tard, marqués par l’horreur absurde de la Première guerre mondiale, les surréalistes renouent avec le "romantisme noir". Ce sont les poupées désarticulées de Hans Bellmer, les photos inquiétantes de Roger Parry, les forêts de Max Ernst…
 
Est-ce parce que l’auteur de ces lignes n’est pas une fanatique de ces univers noirs, l’exposition paraît un peu longue, à voir tant de monstres et de fantômes. Mais amateurs de fantastique, ne boudez pas votre plaisir. Et pour les autres, on gardera toujours en tête des images fortes d’une nuit de Léon Spilliaert, des dessins à l’encre de Chine de Victor Hugo, d’une forêt de Munch, des extraits du "Nosferatu" de Murnau ou du "Dracula" de Tod Browning...
 
L’Ange du bizarre, Le romantisme noir de Goya à Max Ernst, Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’Honneur, Paris 7e
Tous les jours sauf lundi et 1er mai, 9h30-18h
Le jeudi, nocturne jusqu’à 21h45
Tarifs : 12€ / 9,50€
Depuis le 5 mars, jusqu'au 23 juin 2013 (prolongation)