Henri Fantin-Latour, du réalisme au symbolisme, au musée du Luxembourg

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/09/2016 à 10H37
Henri Fantin-Latour : A gauche, "La lecture", 1877, Lyon, musée des Beaux-Arts - A droite, "Capucines doubles", 1880, Royaume-Uni, Londres, Victoria and Albert Museum 

Henri Fantin-Latour : A gauche, "La lecture", 1877, Lyon, musée des Beaux-Arts - A droite, "Capucines doubles", 1880, Royaume-Uni, Londres, Victoria and Albert Museum 

© A gauche © musée des Beaux-Arts de Lyon / Photo Alain Basset - A droite © Victoria and Albert Museum, Londres

Henri Fantin-Latour, qui a peint à l'époque des impressionnistes sans jamais adopter leurs principes, a suivi un chemin singulier du réalisme aux frontières du symbolisme, se régalant de fleurs et faisant le portrait de ses proches avant de s'autoriser de grandes envolées vaporeuses. Une rétrospective parisienne, au musée du Luxembourg aborde tous les aspects de son oeuvre (jusqu'au 12 février).

Au tout début de l'exposition, le musée du Luxembourg nous montre un petit tableau de 1954 intitulé "Le Songe" qui semble annoncer les œuvres "d'imagination" de la fin de sa vie. Henri Fantin-Latour (1836-1904) mettra 35 ans à le rendre public.
 
Mais au début de sa carrière il fait essentiellement des portraits et des natures mortes. Il se peint beaucoup lui-même, comme le montre une série de petits autoportraits, ce qui lui permet de faire l'économie d'un modèle. Il se montre en artiste ténébreux aux traits évaporés.
 
Déjà, il aime faire des portraits intimes des personnes qu'il a sous la main, en l'occurrence à cette époque ses deux sœurs qu'il représente à la lecture ou en train de broder, selon un dispositif qu'il conservera : elles ne se regardent pas, semblant plongées dans la solitude. Ses portraits sont installés dans un décor minimal, devant un mur uni. 
Henri Fantin-Latour, "Autoportrait, la tête légèrement baissée", 1861, Washington, National Gallery of Art

Henri Fantin-Latour, "Autoportrait, la tête légèrement baissée", 1861, Washington, National Gallery of Art

© Courtesy National Gallery of Art, Washington


Des fleurs et des fruits vivants de réalité

Plus tard, il peindra sa (future) femme Victoria, seule, avec sa sœur Charlotte ou avec ses parents. Il semble d'ailleurs plus fasciné par sa belle-sœur, figure de femme élégante et indépendante, que par sa femme, toujours une peu austère. S'il fait des portraits de commande par nécessité économique, c'est sa famille et ses amis qu'il préfère représenter.
 
 
Fantin-Latour a produit des centaines de natures mortes somptueuses, d'abord des fleurs et des fruits, vivants de réalité, puis uniquement des fleurs qu'il cueille et installe lui-même en bouquets, dans un verre ou un vase posé sur une table, sur fond neutre de couleur beige ou grise, comme ses portraits. On a d'ailleurs comparé ses natures mortes et ses portraits. Il disait lui-même : "On peint les gens comme des pots de fleurs." Et le peintre Jacques-Emile Blanche a écrit qu'il "étudiait (le) caractère (des fleurs) comme celui d'un visage humain".
Henri Fantin-Latour, Nature morte dite "de fiançailles", 1869, Grenoble, musée de Grenoble

Henri Fantin-Latour, Nature morte dite "de fiançailles", 1869, Grenoble, musée de Grenoble

© Musée de Grenoble

Un régal de couleurs 

Il est encouragé dans l'exercice de la nature morte par ses amis anglais et vend souvent ses tableaux de fleurs outre-Manche où on est friand de ce type de peinture. Les musées britanniques en conservent un grand nombre. Les fleurs sont pour lui une source de revenu et même s'il a tendance à dire que c'est une activité purement alimentaire, on sent qu'il les peint avec plaisir. Des roses et des pivoines, il rend la lourde sensualité et la beauté éphémère. Et autant ses personnages sont vêtus de couleurs sombres ou sourdes, autant il semble se régaler à déployer une harmonie de couleurs vives dans ses bouquets, le violet profond des pensées ou des iris, les nuances délicates du blanc, légèrement rosé des pivoines, plus pur des narcisses
 
Parfois, il peint quelques capucines ou des cerises sur une branche, en plan rapproché, sans vase, avec la précision d'un botaniste, avec un rendu de matière, de couleurs et de relief remarquable.
Henri Fantin-Latour, "Roses", 1889, Lyon, musée des Beaux-Arts

Henri Fantin-Latour, "Roses", 1889, Lyon, musée des Beaux-Arts

© musée des Beaux-Arts de Lyon / Photo Alain Basset

Indépendant des courants de son temps

Entre 1864 et 1872, Fantin-Latour réalise des portraits de groupe, pour rendre hommage à des artistes qu'il admire, ou à la "vérité" (il détruira son tableau "Toast", mal accueilli par la critique). Dans le plus connu, "L'atelier des Batignolles" (1870), il réunit entre autres Manet, Renoir, Zola, Frédéric Bazille, Claude Monet.
 
Mais s'il rencontre et fréquente de nombreux artistes de son temps, il reste toujours indépendant des courants, en particulier de l'impressionnisme : il n'aime pas peindre en plein-air, il n'adopte pas leurs couleurs et leur touche légère et floue. Il suit un chemin singulier et surprenant, qui le mène du réalisme à un univers vaporeux et onirique proche des symbolistes, à la fin de sa vie.
 
Dans les années 1870, il commence à se lâcher et à laisser libre cours à son imagination, avec des toiles inspirées de la mythologie ou par la musique de Berlioz, Schumann ou Wagner, qu'il aime particulièrement. Pour rendre hommage à Berlioz après sa mort, il se met en scène, dans "L'Anniversaire" (1876), avec les personnages des œuvres du compositeur. Il grave et peint la "Finale de la Walkyrie", scène irréelle baignée dans les flammes, dessine "Les Filles du Rhin" dans un tourbillon.
Henri Fantin-Latour, "Coin de table" (de gauche à droite : Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Elzéar Bonnier, Léon Valade, Emile Blémont, Jean Aicart, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan), 1872, Paris, musée d'Orsay

Henri Fantin-Latour, "Coin de table" (de gauche à droite : Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Elzéar Bonnier, Léon Valade, Emile Blémont, Jean Aicart, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan), 1872, Paris, musée d'Orsay

© Rmn-Grand Palais (musée d’Orsay) / Photo Hervé Lewandowski

"Faire ce qui me plaît"

Pour représenter des nymphes flottant dans le ciel, il a copié des photos de nus, plutôt que des modèles vivants. Il a avait une importante collection de photographies inédite, donnée par sa femmes au musée de Grenoble après sa mort, qu'on découvre à l'occasion de cette rétrospective. "Moi je suis fanatique de la photographie", disait-il en 1888.
 
"Je ne fais plus de fleurs. Je puis, grâce au ciel, faire ce qui me plaît", dit-il en 1899. "La Nuit" (1897), il imagine une femme nue littéralement enveloppée dans des vapeurs, "Ariane abandonnée" se détache sur des nuées bleues.
 
"Le tableau qui est là est un vrai type de ce que je fais journellement, jamais plus de fleurs ni de portraits. Je m'amuse à faire tout ce qui me passe par la tête, et j'ai le bonheur d'avoir un marchand qui m'achète ce que je fais, et que cela est bon quand on n'a plus vingt ans!", écrit-il à propos de cette Ariane dans une lettre au peintre allemand Otto Scholderer en 1901, trois ans avant sa mort.
 
Henri Fantin-Latour, "La Nuit", 1897, Paris, musée d'Orsay

Henri Fantin-Latour, "La Nuit", 1897, Paris, musée d'Orsay

© Rmn-Grand Palais (musée d’Orsay) / Photo Hervé Lewandowski
 
L'exposition "Henri Fantin-Latour, à fleur de peau", sera présentée au musée de Grenoble du 18 mars au 18 juin 2017.