Gauguin l'alchimiste : trois toiles pour comprendre les multiples talents du peintre voyageur

Par @ValGaget
Mis à jour le 09/10/2017 à 13H36, publié le 07/10/2017 à 17H50
Un détail du tableau de Paul Gauguin "Femmes de Tahiti" (1891)

Un détail du tableau de Paul Gauguin "Femmes de Tahiti" (1891)

© Josse/Leemage

Une exposition intitulée "Paul Gauguin l'alchimiste" s'ouvre le 12 octobre 2017 au Grand Palais à Paris. Très riche, elle permet de redécouvrir l'audace du peintre qui expérimentait sans relâche de nouvelles techniques sur différents supports. Dans sa vie, comme dans son art, il aimait bousculer les conventions, explorer des territoires inconnus. La preuve en trois tableaux.

Paul Gauguin est plus que jamais sous les feux de la rampe. Trois semaines après la sortie du film dans lequel Vincent Cassel joue son rôle, une grande exposition lui est consacrée au Grand Palais à Paris. Tableaux, bois gravés, sculptures, céramiques... elle présente 280 oeuvres venues du monde entier et révèle, s'il le fallait encore, l'étendue du talent de l'artiste. Nous avons sélectionné trois tableaux qui illustrent la révolution Gauguin. 

Reportage: Valérie Gaget, Claire-Marie Denis, Pascal Crapoulet, Andréa Da Silva.
Infographie:  Florence Curtet.


Le peintre voyageur

Né à Paris en 1848, Gauguin a passé les années de sa plus jeune enfance à Lima au Pérou. Là naîtra peut-être son goût pour l'ailleurs. Il sera marin puis agent de change avant de décider à 34 ans de se consacrer entièrement à la peinture. De 1879 à 1886, il participe aux cinq dernières expositions du groupe des impressionnistes. Il fait ensuite un premier séjour à Pont Aven, dans le Finistère et revient s'y installer début 1888. La Bretagne est alors une région isolée, très rurale. D'une certaine façon, son premier bout du monde. Gauguin fuit la capitale, en pleine révolution industrielle, à la recherche d'authenticité. "J'aime la Bretagne : j'y retrouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j'entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture" écrit-il. 

La Bretagne, son premier bout du monde

Sous l'influence de son ami, le peintre Emile Bernard, son style évolue. Il s'éloigne de la ressemblance avec la nature qu'il a sous les yeux pour aller vers plus de synthèse. Il veut s'adresser non pas au regard du spectateur mais à son esprit en revenant à des formes et des sujets plus simples et plus authentiques comme ceux des peintures primitives. Gauguin expérimente aussi le cloisonnisme, c'est à dire qu'il utilise des aplats de couleurs cernés d'un trait plus sombre, un peu comme sur un vitrail. Ophélie Ferlier-Bouat, commissaire de l'exposition du Grand Palais, explique que la Bretagne joue le rôle d'élément déclencheur chez Gauguin. "C'est le premier endroit où il cherche l'inconnu (...) Il ressent le besoin de se couper du milieu parisien pour aller dans des endroits plus reculés". 

1- La ronde des petites bretonnes

Sur ce tableau peint en 1888, le peintre représente trois fillettes dansant la gavotte. Elles forment une ligne serpentine ouverte qui donne au tableau un rythme musical. La tonalité générale de la toile reste impressionniste mais Gauguin tend déjà vers la synthèse. Il joue de la répétition des petites bretonnes. Elles sont dépersonnalisées, portent les mêmes vêtements, les mêmes sabots, la même fleur rouge sur le corsage dans un esprit purement décoratif. A l'arrière plan, le clocher de Pont Aven se dessine sur un ciel rose. "Gauguin considérait qu'un artiste pouvait totalement réinterpréter ce qu'il avait sous les yeux et notamment les couleurs (...) Il y a l'idée que l'intériorité de l'artiste doit se projeter sur la réalité pour faire naître un nouveau monde" explique Ophélie Ferlier-Bouat.

2- Portrait de l'artiste au Christ Jaune

Cette oeuvre charnière a été peinte en 1890-1891. Gauguin souffrait alors beaucoup de son statut de peintre incompris et maltraité par les critiques. Il s'agit, si l'on observe bien le tableau, d'un triple autoportrait. Au centre, Gauguin se représente de trois-quarts, dans des tons froids. A l'arrière plan, la toile se divise en deux parties, l'une très claire, l'autre plus obscure. A gauche, Gauguin a reproduit "Le Christ Jaune", l'un de ses plus célèbres tableaux peint à Pont Aven, auquel il a donné ses propres traits. A droite, il a représenté une céramique, un pot en forme de masque grotesque qu'il appelait " la tête de Gauguin le sauvage". Chose formidable, on peut contempler cet objet dans l'exposition. Il est présenté dans une vitrine à deux pas du fameux tableau. Pour Claire Bernardi, co-commissaire et conservateur peinture au musée d'Orsay, l'artiste dit à travers cette toile "Moi Gauguin, je suis à la fois un homme sauvage, un homme qui recherche le primitif, qui recherche l'ailleurs et en même temps ce martyre de la peinture". Entre l'ange et le démon, le peintre affiche un regard déterminé, prêt à continuer son combat artistique. 
Portrait de l'artiste au Christ jaune par Paul Gauguin (1890-1891)

Portrait de l'artiste au Christ jaune par Paul Gauguin (1890-1891)

© Photo Josse / Leemage

3- Vairumati

En 1891, Gauguin, ruiné, vend ses oeuvres aux enchères et avec l'argent récolté, part en bateau pour la Polynésie. Il veut s'éloigner de cette société occidentale qu'il juge corrompue et s'installe à Tahiti. Il ne rentrera en métropole qu'une seule fois avant de finir sa vie aux Iles Marquises où il est enterré au côté de Jacques Brel. Gauguin grapille dans plusieurs cultures et réemploie ses motifs préférés dans différents domaines: la gravure, la sculpture, le dessin. Il aime les matières brutes et les couleurs pures. 
Vairumati, huile sur toile de Paul Gauguin (1897)

Vairumati, huile sur toile de Paul Gauguin (1897)

© Leemage
Sous les tropiques, son oeuvre gagne en force. Les vahinés lui inspireront ses tableaux les plus connus notamment Vairumati. Peint sur une toile de jute, en 1897, il vient d'être restauré. Tirée d'une légende tahitienne, la toile représente une jeune beauté en pagne, assise sur un fauteuil sculpté. Il forme comme un trône au centre du tableau. A l'arrière plan, les deux soeurs du dieu Oro dans une position qui rappelle les bas reliefs javanais. Gauguin s'est inspiré d'une reproduction qu'il possédait dans sa maison. A gauche, un oiseau, aujourd'hui disparu de ces contrées, tue un lézard. Il symbolise la parole vaine dans la tradition tahitienne. On peut voir en cette jeune fille une sorte de déesse mère, incarnation de la vie. Le lézard serait une représentation de la mort. Gauguin a emprunté le motif ornemental d'un poignard pour le reproduire sur le dossier du fauteuil. 

A la fin de sa vie, il intégrait souvent dans ses toiles des statues et des objets traditionnels qu'il transformait et sublimait. "J'ai le droit de tout oser" disait-il. 
Affiche de "Gauguin l'alchimiste" au Grand Palais

Affiche de "Gauguin l'alchimiste" au Grand Palais

© DR