Ces "musées cachés" de la République qui privent le public d'œuvres d'art

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 14/06/2016 à 11H47
Des oeuvres "majeures" seraient accrochées dans les ministères et autres palais de la République (comme ici le Sénat) sans que le public puissent y avoir accès...sauf lors des Journées du Patrimoine

Des oeuvres "majeures" seraient accrochées dans les ministères et autres palais de la République (comme ici le Sénat) sans que le public puissent y avoir accès...sauf lors des Journées du Patrimoine

© France 2 Culturebox

Travailler dans un ministère, au Sénat ou dans une ambassade confère quelques privilèges. Parmi eux, celui de pouvoir contempler des tableaux prêtés par les musées nationaux. Sauf que ce prêt se fait à une condition : que le public puisse lui aussi en profiter. Une règle très rarement respectée, comme a pu le constater L’Oeil du 20h qui dénombre près de 6000 tableaux "privatisés".

"La musette" de François Boucher, "La garnison d’Huningue" d’Edouard Detaille, "La mosquée d’Al Azhar" d’Adrien Dauzat... Voilà quelques-unes des toiles qui sont censées être exposées au Louvre ou au musée d’Orsay. Pourtant, si le grand public veut les voir, il doit se rendre à l’Assemblée nationale ou au Sénat où certaines sont accrochées sur les murs des appartements privés occupés par Claude Bartolone (Président de l’Assemblée) ou Gérard Larcher (Président du Sénat). Difficile donc pour le commun des mortels d’y avoir accès. Une entorse aux règles qui prive le public d'œuvres pourtant majeures. Les explications et l’enquête de L’œil du 20H.

Reportage : C. Zha / S. Lafargue / D Brunon / M. Second / Y. Sanchez / X. Lepetit / M. Fouet / K. Annette

Une gestion calamiteuse

Cette "privatisation" d’œuvres censées être exposées dans des musées n’est pas nouvelle et cache un phénomène peu glorieux : la disparition d’œuvres d’art et de mobilier appartenant au patrimoine national.

Dans les années 90, un rapport de la Cour des comptes critiquait la gestion calamiteuse des œuvres issues de collections nationales exposées ou utilisées dans les bâtiments de la République. Alain Juppé, alors Premier ministre, avait décidé de créer une commission spéciale chargée de lancer une grande opération de récolement général (le récolement étant, selon la définition du Petit Robert, la vérification et le pointage à partir d’un inventaire). En 1996, la Commission de récolement des dépôts d’œuvres d’art (CRDOA) a donc vu le jour.

Privatisées, égarées ou... dérobées

En 2009, elle livrait le bilan de dix ans d’activité durant lesquelles ses agents se sont acharnés (le mot n'est pas exagéré car la tâche fut parfois très compliquée) à recenser les 307 000 œuvres prêtées par l’Etat aux ministères, ambassades, mairies, monuments nationaux, musées, palais de justice ou autres. Sur ce chiffre, on comptait alors 185 000 objets (auxquels on a rajouté depuis 2003, les dépôts issus de la Manufacture de Sèvres). Le taux de perte dépassait les 20%... 4 000 des 38 000 tableaux ou sculptures prêtés par les musées n’ont pas été retrouvés.

Au Figaro, Jean-Pierre Bady, le responsable de cette commission, précisait que, certes, "ce ne sont pas forcément des Picasso ou des commodes Louis XV. Mais, en tout cas, lorsque l'on demande aux responsables de localiser un bien, on ne le retrouve pas". Les raisons de ces disparitions ? "Inconscience, mais aussi vol caractérisé, rapacité et mauvaise foi se combinent à l’impunité des puissants", comme le soulignait Libération qui avait lui aussi relayé l’info en 2009.

On pourra lire aussi un autre article très complet sur le sujet, publié en 2009 par nos confrères de La Tribune de l’art.com qui rappelait alors la volonté affichée alors par la ministre de la Culture de l'époque, Christine Albanel : "Les œuvres des musées devaient être déposées dans les musées." Pas sûr que sept ans plus tard, les choses aient beaucoup changé.