Après le nu masculin et Sade, la prostitution au musée d'Orsay

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 28/09/2015 à 18H35
A gauche, Edouard Manet, "Olympia", 1863, Paris, Musée d'Orsay- A droite, Henri Gervex "Madame Valtesse de la Bigne", 1879, Paris, Musée d'Orsay

A gauche, Edouard Manet, "Olympia", 1863, Paris, Musée d'Orsay- A droite, Henri Gervex "Madame Valtesse de la Bigne", 1879, Paris, Musée d'Orsay

© A gauche © Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt - A droite © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Travailleuses des maisons closes, ouvrières qui arrondissent leurs fins de mois, artistes ou demi-mondaines : Paris à la fin du XIXe siècle est pleine de femmes qui se prostituent, des figures qui ont fasciné les artistes. Le Musée d'Orsay consacre une grosse (trop grosse ?) exposition à la représentation de cette réalité qui ne manquera pas d'attirer les foules (jusqu'au 17 janvier 2016).

Après le nu masculin en 2013, Sade en 2014, le musée d'Orsay se penche sur l'image de la prostitution dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le sexe, toujours le sexe, le thème est aguicheur, même s'il est vrai qu'il a beaucoup inspiré les artistes, qui en représentant les prostituées ont traduit leurs fantasmes ou décrit une réalité sociale tragique, bouleversant parfois (pas toujours) la peinture, faisant parfois scandale. 
 
A la fin du XIXe, "femmes honnêtes" et prostituées, occasionnelles et clandestines ou régulières dûment enregistrées "se mélangent jusqu'à se confondre dans l'espace public", nous dit l'exposition en introduction. D'où l'impression que toutes les filles, du moins dans les milieux populaires, sont des prostituées. Comme cette "Blanchisseuse" de Pascal Dagnan-Bouveret assise sur un banc avec son panier de linge, dans une pose pourtant peu ambiguë, et sur laquelle deux types se retournent. Ou la "Demoiselle de magasin" de James Tissot.

Reportage, A. Blacher / O. Badin / N. Gallet
 
La nuit, sous les becs de gaz, le racolage est autorisé et le pavé est envahi de filles. "Ce qui me semble le plus beau de Paris, c'est le boulevard", écrit Gustave Flaubert. Mais c'est le ltragique de la situation de ces filles qui frappe dans le regard de "La buveuses d'absinthe" de Félicien Rops.
Edgar Degas, "Femmes à la terrasse d'un café le soir", 1877, Paris musée d'Orsay

Edgar Degas, "Femmes à la terrasse d'un café le soir", 1877, Paris musée d'Orsay

© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt


Des lumières de l'Opéra à l'ombre des maisons closes

Les artistes peignent des scènes de cafés-concerts, de cabarets et théâtre, jusqu'à l'Opéra où les petits "rats" aspirent à rencontrer un riche "protecteur", notamment lors de bals costumés, comme celui où Manet montre une nuée d'hommes en costume et haut-de-forme noirs entourant quelques filles. Dans les loges de l'Opéra, ce sont les demi-mondaines qui montrent leurs toilettes.
 
La réalité des bordels est plus manifestement triste et Henri de Toulouse-Lautrec a bien su décrire la "lassitude" des filles au quotidien : une prostituée, allongée les jambes pendantes au bord du lit, semble littéralement écrasée par sa condition. Attendant le client ("Au Salon : le divan"), ou prenant leurs repas ("Ces dames au réfectoire), elles apparaissent en vêtements ordinaires, loin de tout glamour.
 
A la même époque, les images de la photographie et du cinéma naissants s'emparent de la pornographie (littéralement, représentation de la prostitution). Dans le studio du photographe, on recrée des scènes de bordel avec des comédiennes. Interdites, les images restent anonymes. Au musée d'Orsay, elles sont exposées dans deux petites salles interdites aux moins de 18 ans, isolées par de lourds rideaux de velours.
Giovanni Boldini, "Scène de fête au Moulin Rouge", vers 1889, Paris, musée d'Orsay

Giovanni Boldini, "Scène de fête au Moulin Rouge", vers 1889, Paris, musée d'Orsay

© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt


Velours rouges et jetons de bordel

Etait-il bien utile de rappeler l'ambiance des bordels de luxe avec des banquettes cramoisies ? L'exposition s'égare un peu et semble s'éloigner de son propos quand elle montre des collections de jetons ou une boite de préservatifs de 1898.
 
Il n'est pas inintéressant de resituer le sujet dans son contexte : la prostitution est encadrée et les filles sont réprimées quand elles ne se font pas enregistrer : les photos d'Albert Brichaut les montrent à la prison de Saint-Lazare, où les clandestines raflées sont incarcérées et où celles qui sont atteintes de la syphilis sont soignées.
 
Mais on commence à s'ennuyer ferme, malgré la sublime "Olympia" de Manet qui fit scandale à son époque et fut refusée au Salon de 1863, quand se multiplient les portraits de demi-mondaines en robes de luxe autour d'une "chaise de volupté" et du lit rococo de la marquise de Païva, courtisane qui a épousé le marquis du même nom.
Edvard Munch, "Noël au bordel", 1903-04, Oslo, Munch Museum

Edvard Munch, "Noël au bordel", 1903-04, Oslo, Munch Museum

© Photo © Munch Museum


Les peintres, les prostituées et la modernité

Dommage que l'exposition soit si énorme, car malgré ces côtés anecdotiques, elle recèle des tas de chefs-d'œuvre, des nus de Degas aux gravures de Félicien Rops ou d'Edvard Munch, qui dessine une femme nue prise entre deux rangées impressionnantes d'hommes en noir ("L'Allée", 1895).
 
Et la fin du parcours, enfin, est un feu d'artifice, quand, au début du XXe siècle, les artistes qui révolutionnent la peinture vont poursuivre l'oeuvre de Toulouse-Lautrec dans une explosion de couleurs et une révision radicale des formes. Ils vont exprimer toute la modernité de leur art à travers le thème de la prostitution.
 
Les fauves, de Kees Van Dongen à André Derain, s'en emparent et le jeune Pablo Picasso tout juste arrivé à Paris peint une "Buveuse d'absinthe" formidable, anguleuse et l'air perdu au-dessus de son verre, et une triste "Femme assise au fichu" mélancolique, toute en bleu dans le clair de lune. Bientôt, il va préparer les "Demoiselles d'Avignon", œuvre qui annonce le cubisme.

Reportage M. Berrurier, J.M. Chauvet, S. Lacombe
 
Splendeurs et misères, images de la prostitution, 1850-1910. Musée d'Orsay, 1 rue de la Légion d'Honneur, 75007 Paris
Tous les jours sauf les lundis et le 25 décembre
Du mardi au dimanche : 9h30-18h
Le jeudi, nocturne jusqu'à 21h45
Tarifs : 11 € / 8,50 €
Du 22 septembre 2015 au 17 janvier 2016