A Istanbul, les artistes refusent de céder à la peur

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 03/08/2016 à 11H18
Le dessinateur Nazim Dikbas, le 30 juillet 2016, à Istanbul (Turquie).

Le dessinateur Nazim Dikbas, le 30 juillet 2016, à Istanbul (Turquie).

© OZAN KOSE / AFP

Alors que les purges s'enchaînent en Turquie depuis le putsch manqué du 15 juillet, la communauté artistique d'Istanbul souhaite préserver sa liberté d'expression et craint d'être isolée. Parmi ces artistes, Pinar Ögrenci plaide pour de nouvelles formes d'expressions.

Devenue dans les années 2010 un carrefour bouillonnant pour l'art contemporain, Istanbul "n'apparaît plus comme "l'endroit de rêve" et nous allons être isolés", regrette auprès de l'AFP Vasif Kortun, directeur de SALT, un important centre privé d'art ouvert en 2012 à Galata, sur la rive européenne de la ville. "Avant, au moins une fois par mois, des conservateurs ou des artistes étrangers venaient me rencontrer. Cette année, je n'ai vu presque personne", confirme une artiste stambouliote qui s'inquiète des difficultés pour les jeunes Turcs à percer sur la scène internationale. En cause : les attentats à répétition, la reprise de la guerre avec les Kurdes et les craintes d'un durcissement du régime du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan suite à la tentative de putsch le 15 juillet dernier.

"C'est un pays où il devient difficile de vivre, surtout pour le monde de l'art qui a besoin de liberté d'expression", souligne le directeur du SALT, ex-directeur de musée à New York et infatigable promoteur des échanges entre artistes turcs et étrangers. Décrivant "une montée de l'intolérance", notamment de la part des partisans du pouvoir, plusieurs étudiants profitent de la "bouffée d'oxygène" offerte par le SALT avec son cinéma, sa riche médiathèque et ses ateliers.

"Si vous montrez encore ce genre de choses, vous aurez des problèmes"

"Je ne veux jamais plus de putsch dans ce pays !", lance Pinar Ögrenci, une artiste visuelle et écrivain qui a vu les conséquences dangereuses et nocives" du coup d'Etat de 1980. Comme elle, les artistes contemporains interrogés par l'AFP sont unanimes à se réjouir de l'échec du coup d'Etat contre Recep Tayyip Erdogan. Vasif Kortun dénonce aussi le caractère "dangereux" du mouvement de Fethullah Gülen, le prédicateur en exil qu'Ankara accuse d'avoir ourdi le coup.
   
Mais les purges massives en cours – plus de 10.000 personnes en détention préventive – font craindre aux artistes un climat devenu
très oppressant depuis la reprise de la guerre avec la rébellion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en juillet 2015. Un jour, un policier en civil est apparu dans une projection pour s'indigner qu'un film sur les Kurdes soit montré. "Ce n'est pas interdit", lui a répondu le directeur de SALT. Le soir, il fut mis en garde par téléphone: "Si vous montrez encore ce genre de choses, vous aurez des problèmes".
Vasif Kortun, directeur du centre d'art privée SALT à Istanbul, le 1 août 2016.

Vasif Kortun, directeur du centre d'art privée SALT à Istanbul, le 1 août 2016.

© OZAN KOSE / AFP
En janvier, plus de 1.200 intellectuels et artistes avaient signé une "pétition pour la paix" dénonçant des violences de l'armée dans ses opérations contre les Kurdes. Accusés de "trahison" par le président Erdogan, nombre d'entre eux sont poursuivis et ont perdu leur poste de professeur. "Notre espace d'expression est de plus en plus étroit", confie une des artistes poursuivies sous couvert d'anonymat.

Ne pas lâcher prise

"Penser que tout s'est soudainement dégradé après ce putsch raté est erroné, la Turquie avait déjà de sérieux problèmes de liberté d'expression avant, elle emprisonnait des journalistes, des défenseurs des droits de l'Homme", remarque le dessinateur Nazim Dikbas qui a également traduit Orhan Pamuk en anglais et Nabokov en turc.

Même si l'Etat ne finance quasiment pas l'art contemporain, ces artistes vivent  "dans l'incertitude", mais ne veulent pas lâcher prise. SALT imagine de fonctionner sur "le modèle du monastère", en retrait pour développer de nouvelles idées dans une société devenue plus agressive. "Nous avons survécu dans des circonstances pires", remarque une artiste qui plaide pour continuer les collectifs créés pour organiser débats, commerce équitable et expositions. C'est l'Istanbul éclipsée par les images de putsch et d'attentats, celle des disquaires et des galeries du quartier de Beyoglu, des murs couverts de street art, des terrasses où l'on se presse autour d'une bière, sous des lampions colorés.

Inventer de nouvelles formes d'expression

"Ne nous plaignons pas, créons!", lance le dessinateur Nazim Dikbas. "Des oeuvres d'art qui pourraient sembler sans lien avec ce que nous vivons (...) apporteront du positif au lieu de la peur, de la stagnation et de la division", ajoute-t-il. De son côté, Pinar Ögrenci plaide pour de nouvelles formes d'expression. "L'art turc envoie des messages tellement directs. Nous devons utiliser des métaphores. Peut-être doit-on inventer des fables, ils ne peuvent pas accuser une fable."