Une expo sur la BD et l'immigration : Aya, Superman, Marjane et les autres

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 14/10/2013 à 10H02
"Albums, Un siècle d'immigration dans la Bande dessinée"

"Albums, Un siècle d'immigration dans la Bande dessinée"

© Musée de l'histoire de l'immigration

Astérix, le plus gaulois des personnages de bande dessinée, a été créé par deux enfants d'immigrés. Née de ce constat, l'exposition "Albums", qui ouvre mercredi au Musée de l'histoire de l'immigration, se penche pour la première fois sur les liens entre immigration et 9e art.

Deux cents pièces et documents originaux, planches, esquisses et croquis préparatoires, films d’animation, entretiens filmés et autres photographies et documents d’archives sont rassemblées dans cette exposition dédiée au phénomène migratoire dans la bande dessinée. L'exposition ouvre ses portes mercredi et dure jusqu'au 27 avril au Palais de la Porte Dorée à Paris.

"Albums est une exposition d’histoires"

Histoires des auteurs d’origine italienne, sénégalaise, algérienne, portugaise ou vietnamienne venus vivre et travailler en France mais aussi histoires des émigrés ou fils d'immigrés européens partis au début du siècle aux États-Unis tels que Georges McManus ou plus tard Goscinny et qui ont contribué à créer un 9ème art.
René Goscinny et Albert Uderzo dans les années 70

René Goscinny et Albert Uderzo dans les années 70

© Staff / AFP
"Au moment du débat sur l'identité nationale, en 2010, lors d'une réunion, on s'est dit que le symbole de la mentalité française était Astérix", raconte Luc Gruson, directeur général du musée. Pourtant, les inventeurs du petit héros moustachu et colérique sont des purs produits de l'immigration: René Goscinny est né en France de parents juifs polonais avant de passer une partie de son enfance en Argentine et de sa jeunesse aux Etats-Unis. Quant à Albert Uderzo, il est d'origine italienne.

"Comment ont-ils si bien pu incarner la France ?",

C'est ce que se sont demandé les participants à la réunion, qui ont alors l'idée de l'exposition, se rappelle Luc Gruson. "Plus on creusait le sujet, plus on trouvait que ça avait beaucoup de sens". Trois commissaires scientifiques et une conservatrice se mettent alors au travail. Ils se lancent dans des recherches, font des acquisitions (52 planches et dessins originaux ont été achetés par le musée), empruntent des planches, des esquisses et des dessins préparatoires.

Le parcours de l'exposition commence par une série de "bulles" consacrées à onze auteurs issus de l'immigration, dont Goscinny, Enki Bilal (son père était le tailleur de Tito) ou Marjane Satrapi, qui a fait le récit de  la révolution iranienne et son exil en Europe dans "Persépolis". Pour Luc Gruson, ce n'est "pas un hasard" si de nombreux auteurs viennent de l'étranger. "La BD est souvent considérée comme un art mineur, et est donc pratiquée par des gens pas installés socialement"
Persepolis © Marjane Satrapi
Superman le super-exilé 

La seconde partie envisage "les enjeux de la représentation d’une question sensible" et le choix des genres utilisés : de l’auto-fiction à la BD-reportage. Elle détaille les sources de documentation, les références visuelles et les différentes ébauches nécessaires à l’élaboration de la planche de bande dessiné, revient sur les différents styles empruntés pour traiter du sujet.

La troisième partie de l'exposition envisage images et archétypes de la figure du migrant. Comme tout langage, la bande dessinée, depuis ses débuts, construit des images et archétypes de la figure de l’émigré. Les commissaires relèvent, analysent, questionnent les œuvres à travers les diverses migrations et explorent l'écriture graphique basée sur des représentations communes. L’exposition "s’attarde ainsi sur la fabrique de la bande dessinée".

"Au début du 20e siècle, la BD était faite avant tout pour distraire, donc l'immigré était un personnage rigolo", souligne Hélène Bouillon, commissaire muséographique. Le premier est né en 1913 sous le crayon de George McManus dans les albums "la famille illico". Jiggs, un maçon irlandais, qui a fait fortune aux Etats-Unis, désespère son épouse avec ses mauvaises manières, alors qu'elle n'aspire qu'à pénétrer la haute société américaine...
La famille Illico © MAc Manus
Sous l'influence du cinéma, d'autres styles émergent (western dans les Lucky Luke, où l'étranger n'est jamais le bienvenu), science-fiction (Superman est un exilé de la planète Krypton), etc. A partir des années 60/70, la bande dessinée devient plus intime. Plus tard, elle prend souvent une forme autobiographique que l'on appelle autofiction. La jolie Ivoirienne "Aya de Yopougon" est un peu le double de Marguerite Abouet, "Petit Polio" celui de Farid Boudjellal.
Aya de Yopougon, Marguerite Abouet © Clément Ombrerie
La BD militante

Dans les années 80, la BD devient aussi militante, dénonce les naufrages en mer ("Une Eternité à Tanger" de Faustin Titi), les ratonnades, les contrôles d'identité... Depuis peu, elle emprunte aussi les techniques du reportage. "Avec le temps, elle est devenue de plus en plus un médium de réflexion, qui sert à ouvrir les esprits", commente Hélène Bouillon.
Une éternité à Tanger, Eyoum Ngangué © Faustin Titi
Mais quel que soit le style retenu et les personnages choisis, "c'est toujours un peu la même histoire", ajoute la conservatrice. Toutes les bandes dessinées sur l'immigration racontent "le déchirement du départ, les dangers du voyage, les difficultés pour se faire accepter et les aller/retour incessants entre les deux pays".