Une évocation des "Soulèvements" en images au Jeu de Paume

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 26/10/2016 à 18H26
A gauche, Alberto Korda, "El Quijote de la Farola, Plaza de la Revolución, La Habana, Cuba", 1959, collection Leticia et Stanislas Poniatowski - A droite, Léon Cogniet, "Les drapeaux", 1830, Musée des Beaux-Arts, Orléans

A gauche, Alberto Korda, "El Quijote de la Farola, Plaza de la Revolución, La Habana, Cuba", 1959, collection Leticia et Stanislas Poniatowski - A droite, Léon Cogniet, "Les drapeaux", 1830, Musée des Beaux-Arts, Orléans

© A gauche © ADAGP, Paris, 2016 - A droite © photo François Lauginie

La révolte a envahi les salles du Jeu de Paume : le musée a donné carte blanche à l'historien et philosophe Georges Didi-Huberman pour imaginer un parcours en images sur le thème des "Soulèvements", dans le cadre de ses recherches politiques sur l'image. Quelque 250 photos, films, gravures, peintures, affiches évoquent les mouvements de foules en lutte, de Goya à nos jours (jusqu'au 15 janvier).

Le soulèvement, c'est l'énergie, l'euphorie de celui qui se sent léger et fort de résister avec les autres. C'est la joie, le désespoir et la colère aussi.
 
Cette exposition est le résultat d'une gigantesque recherche réalisée par Georges Didi-Huberman dans le cadre du travail que le philosophe mène pour une série d'ouvrages intitulés "L'œil de l'histoire" et dont le dernier se pose notamment la question de la prise en compte de l'émotion dans une anthropologie politique.
Gustave Courbet, "Homme en blouse debout sur une barricade (projet de frontispice pour 'Le Salut public')", 1848, Musée Carnavalet - Histoire de Paris

Gustave Courbet, "Homme en blouse debout sur une barricade (projet de frontispice pour 'Le Salut public')", 1848, Musée Carnavalet - Histoire de Paris

© Musée Carnavalet / Roger-Viollet


Des images qui parlent d'émotion

Ces images parlent donc d'émotion. L'émotion collective ressentie et exprimée par les foules en mouvement. Elles vont aussi susciter chez le visiteur des émotions, réveiller des enthousiasmes ou une révolte qu'il a connus et qui se font rares dans l'horizon politique d'aujourd'hui. "Comme si inventer des images contribuait (…) à réinventer nos espoirs politiques", écrit Georges Didi-Huberman. Le philosophe se pose cette question : "Comment les images puisent-elles si souvent dans nos mémoires pour donner forme à nos désirs d'émancipation ?"
 
Le soulèvement va avec des pensées et des formes et donc des images. Les premières de l'exposition évoquent le soulèvement au sens propre, l'élévation dans l'air. Comme les foules qui se soulèvent, drapeaux ou banderoles flottent dans le vent déchaîné. Les trois drapeaux d'une petite étude peinte de Léon Cogniet, drapeau blanc de la royauté qui se déchire pour faire apparaître le bleu du ciel, puis taché du sang rouge du peuple, évoquent les journées de la Révolution de 1830.
 
Chez Man Ray, du linge qui sèche dans le vent ("Sculpture mouvante" ou "La France", 1920) sera l'incarnation d'une révolution esthétique et politique désirée par les surréalistes, tandis qu'un drapeau qui frémit devant la foule de la place Tahrir dans les vidéos de Jasmina Metwaly semble traduire l'effervescence de l'instant historique.
Gilles Caron, Manifestation anticatholiques à Londonderry, 1969

Gilles Caron, Manifestation anticatholiques à Londonderry, 1969

© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron / Gamma Rapho


Des corps en mouvement

Le soulèvement, ce sont des corps qui se mobilisent, se mettent en mouvement, se jettent en l'air, car qui dit corps dit gestes. Il y a les poings qui se lèvent dans les manifestations, la femme qui brandit un drapeau dans une photo de Tina Modotti, ou encore l'"Homme en blouse debout sur une barricade" (1848) qui brandit un fusil, de Gustave Courbet.
 
De très belles photos de Gilles Caron captent le moment où un manifestant lance un pavé. De dos, inclinés dans l'effort, un pied en l'air dans l'élan, à Londonderry (Irlande du Nord) en 1969, deux manifestants anticatholiques semblant effectuer une gracieuse chorégraphie. Le geste est le même à Paris en 1968. Dans une manifestation paysanne à Redon en 1967, l'attitude du corps est plus énergique, sous l'effet de la colère.
 
La même colère s'exprime dans la vidéo de Jack Golstein, "A Glass of Milk" (1972), où un poing qui frappe une table fait déborder un verre de lait. Les gestes de colère peuvent s'unir, comme dans la vidéo du Japonais Tsubasa Kato, "Break it before it's broken" (2015) où des victimes du tsunami de 2011 sont invités à renverser ensemble la structure d'une maison endommagée pour la détruire définitivement.
Graciela Sacco, "Bocanada", 1993-1994, affiches dans les rues de Rosario, Argentine

Graciela Sacco, "Bocanada", 1993-1994, affiches dans les rues de Rosario, Argentine

© Graciela Sacco

Des bouches ouvertes et des mots

Le soulèvement, ce sont des bouches qui s'ouvrent pour crier : elles sont quinze (fermées, là, d'ailleurs) en gros plan dans une vidéo de Lorna Simpson ("Easy To Remember", 2001) à fredonner une chanson. Celles de la série "Bocanada" (1993-1994) de Graciela Sacco sont placardées sur les murs en Argentine. Dans une vidéo de Jochen Gerz, "Crier jusqu'à l'épuisement" (1972), un homme hurle, seul, dans un paysage désertique.
 
La révolte produit des mots aussi, pour dire sa colère et pour revendiquer : les voix communiquent des discours, il y a le manuscrit de celui de Victor Hugo pour l'anniversaire de la Révolution de 1848 et sa pétition pour l'abolition de la peine de mort (1851). Il y a les affiches, les tracts, parfois décalés comme le tract surréaliste de Philippe Soupault "Dada soulève tout" (1921).
 
Sur un grand tableau réalisé avec des journaux assemblés, Sigmar Polke a tracé au pochoir une manifestation et une banderole "Contre les deux superpuissances, pour une Suisse rouge" (1976).
Félix Vallotton, "La Charge", 1893, Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris, Donation Adèle et Georges Besson 1963 - En dépôt au Musée des Beaux-Arts et d'archéologie de Besançon

Félix Vallotton, "La Charge", 1893, Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, Paris, Donation Adèle et Georges Besson 1963 - En dépôt au Musée des Beaux-Arts et d'archéologie de Besançon

© Centre Pompidou / MNAM / Cliché Pierre Guenat, Besançon, Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie


Au-delà de la violence, désir et espoir

Plus crument, grèves, manifestations, répression parfois meurtrière, de la Commune de Paris à la Guerre d'Espagne, du Chili au Mexique sont saisis en gravure (Félix Vallotton, Edouard Manet), en photo (Manuel Alvarez Bravo). Car au-delà de l'énergie créatrice, le soulèvement peut mener à la destruction et à la mort.
 
Malgré la violence du pouvoir, au-delà de la mort, les désirs "indestructibles" permettent à l'espoir de subsister, nous assure-t-on. Joan Miró dessine "L'Espoir du condamné à mort" en hommage à l'étudiant anarchiste Salvador Puig Antich, garrotté par le régime franquiste en 1974 mais dernier opposant à être exécuté avant la mort de Franco.
 
L'acte de résistance extrême, ce sont encore les photos floues de femmes poussées vers la chambre à gaz de Birkenau, un témoignage bouleversant arraché clandestinement par des détenus juifs au risque de leur vie.
Sigmar Polke, "Gegen die Zwei Supermächte - für eine Rote Schweiz (1e version)" (Contre les deux superpuissances - pour une Suisse rouge), 1976

Sigmar Polke, "Gegen die Zwei Supermächte - für eine Rote Schweiz (1e version)" (Contre les deux superpuissances - pour une Suisse rouge), 1976

© The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, Paris, 2016.

Traverser les murs 

Certes, l'exposition s'est centrée essentiellement sur les révoltes et révolutions occidentales entre la Révolution française et nos jours. Mais chaque fois qu'un mur ou une frontière se dresse, il y aura toujours des "soulevés" pour les traverser, estime Georges Didi-Huberman. Comme les migrants évoqués à la fin de l'exposition, comme pour élargir le champ du sujet.

Le Jeu de Paume dédie un site à l'exposition où une sélection de vingt-cinq images de celle-ci sont commentées. Il présente une sélection d'œuvres de l'exposition, commentées, et on peut y naviguer sur une carte du monde, d'un pays à l'autre, pour en voir d'autres qui ne font pas partie de "Soulèvements".