Rétrospective Ai Weiwei à Florence : le Palazzo Strozzi tapissé de canots dénonce le calvaire des migrants

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 22/09/2016 à 15H51
Le Palazzo Strozzi, bâtiment typique de la Renaissance, entouré de canots évoquant le calvaire des migrants.

Le Palazzo Strozzi, bâtiment typique de la Renaissance, entouré de canots évoquant le calvaire des migrants.

© Alvise Armellini / DPA

Des canots pneumatiques orange accrochés à la façade d'un palais Renaissance, le Palazzo Strozzi : l'artiste chinois dissident Ai Weiwei est à Florence pour dénoncer à sa manière le calvaire des migrants, à l'occasion d'une grande exposition rétrospective (jusqu'au 22 janvier 2017).

"J'ai visité des dizaines de camps de réfugiés, en Grèce, en Turquie, en  Syrie, en Israël ou dans la bande de Gaza, et j'ai parlé avec tous ces gens", explique Ai Weiwei, 59 ans.  "Ceux qui se battent pour leur liberté sont les héros d'aujourd'hui et mon travail n'est que de leur dire le profond respect que j'ai pour eux", a déclaré l'artiste.

La plus grande rétrospective d'Ai Weiwei

Baptisée "Ai Weiwei libero" ("Ai Weiwei libre") et présentée comme la plus grande rétrospective de son oeuvre à ce jour, son exposition ouvre vendredi 23 septembre et se poursuivra jusqu'au 22 janvier dans le prestigieux palais Strozzi, au coeur de la capitale toscane. Elle propose un parcours parmi une soixantaine d'oeuvres, installations  monumentales, sculptures ou photographies de l'artiste chinois contemporain le plus médiatique... et le plus contesté.

Mais c'est avant même d'entrer dans le palais que le visiteur se retrouve interpellé par l'artiste, qui a aligné sur les façades de ce joyau architectural de la Renaissance italienne un total de 22 canots orange encadrant les fenêtres du deuxième étage. Autant de symboles de la tragédie des réfugiés qui risquent encore leur vie par milliers chaque semaine sur des embarcations de fortune en Méditerranée. Intitulée "Reframe" ("recadrer" en anglais), l'installation se veut, au-delà du geste artistique, une dénonciation, une revendication politique.

"Affront esthétique" 

"Si j'ai choisi Florence pour cette exposition, c'est aussi parce que l'Italie est le pays qui accueille le mieux les réfugiés. Jamais elle ne les rejette comme c'est le cas pour d'autres nations", a affirmé l'artiste au visage rond et à la barbe poivre et sel.
Ai Weiwei devant l'une de ses oeuvres à l'exposition de Florence.

Ai Weiwei devant l'une de ses oeuvres à l'exposition de Florence.

© ANOEK DE GROOT / AFP

"Reframe" n'a d'ailleurs pas manqué d'alimenter la polémique : la page Facebook du palais Strozzi a été inondée de messages, le plus souvent négatifs, dénonçant "l'horreur", "le vandalisme", "l'affront esthétique" ou encore "l'attaque idéologique à un des plus beaux édifices du monde". "Je ne m'attendais pas à de telles critiques mais c'est très bien ainsi,  elles doivent faire parler de nous", a répondu Ai Weiwei, habitué des provocations.

En février à Berlin, il avait déjà évoqué le drame des migrants avec une autre installation alliant passé architectural et actualité : il avait recouvert les colonnes de la Konzerthaus de 14.000 gilets de sauvetage orange récupérés sur l'île grecque de Lesbos, qui était alors le principal point d'entrée des migrants en Europe.

De la célèbre série des doigts d'honneur aux portraits en Lego

Mais l'exposition florentine ne s'arrête pas à la seule façade du palais Strozzi. A l'intérieur, l'artiste a installé les oeuvres les plus emblématiques de sa carrière, au côté de productions plus contemporaines. Certaines appartiennent à son époque new-yorkaise, dans les années 1980 et 1990, où il découvre l'art de ses "maîtres" Marcel Duchamp et Andy Warhol, d'autres aux années 2000 avec des assemblages d'objets comme des bicyclettes ou des tabourets.
Rétrospective Ai Weiwei à Florence : la célèbre série des doigts d'honneur.

Rétrospective Ai Weiwei à Florence : la célèbre série des doigts d'honneur.

© GABRIEL BOUYS / AFP

Des photos des célèbres "doigts d'honneur" réalisées par Ai Weiwei devant les sites les plus célèbres de la planète, de la Tour Eiffel à la Maison Blanche en passant par la place Tiananmen à Pékin, tapissent l'une des salles. Spécialement pour l'exposition, Ai Weiwei a créé une série de portraits en Lego, une technique dont il est coutumier, représentant de célèbres "contestataires" toscans : Dante, Savonarole ou Galilée. "Ces figures de l'histoire ont contesté à leur époque pour faire avancer les choses, il ne faut pas l'oublier", a souligné l'artiste.

Artiste polyvalent, peintre, sculpteur et plasticien, Ai Weiwei, avait  participé à la conception du "Nid d'oiseau", le spectaculaire stade de Pékin construit pour les jeux Olympiques de 2008.

Ariste symbole de la dissidence en Chine

Détenu en 2011 pendant 81 jours en Chine, Ai Weiwei est un critique féroce du gouvernement chinois, même si le climat est à l'apaisement ces derniers temps. Il assure que Pékin lui a récemment rendu son passeport et qu'il va bientôt pouvoir retourner dans son pays.

On apprend par ailleurs ce jeudi 22 septembre, que l'avocat de l'artiste, Xia Lin, a été condamné à 12 ans de prison pour fraude. Xia Lin avait été arrêté en novembre 2014 puis accusé d'avoir obtenu frauduleusement 100 millions de yuans (13,4 millions d'euros) afin de payer une dette de jeu. "Nous avons plaidé non coupable mais le tribunal ne nous a que  partiellement suivis et a réduit le montant de la fraude de 100 à 48 millions"  de yuans, a déclaré Dong Xikui. Outre Ai Weiwei, Xia Lin a défendu Pu Zhiqiang, un autre avocat condamné l'an dernier à trois ans de prison avec sursis après avoir été arrêté à la suite d'une réunion privée consacrée au massacre de Tiananmen. La condamnation de Xia Lin semble inhabituellement sévère, observe Maya Wang, de l'association de défense des droits de l'homme Human Rights Watch. "Elle adresse un sérieux avertissement à la communauté des avocats qui défendent les droits de l'homme et qui subissent une dure répression depuis un an de la part du gouvernement du président Xi Jinping.