Picasso et Giacometti, deux géants de l'art réunis au Musée Picasso à Paris

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 06/10/2016 à 17H32
A gauche : Pablo Picasso, "Femme lançant une pierre", Paris, 8 mars 1931, Musée national Picasso-Paris, Dation Pablo Picasso 1979 - A droite : Giacometti, "Boule suspendue", 1930-1931, Fondation Giacometti, Paris

A gauche : Pablo Picasso, "Femme lançant une pierre", Paris, 8 mars 1931, Musée national Picasso-Paris, Dation Pablo Picasso 1979 - A droite : Giacometti, "Boule suspendue", 1930-1931, Fondation Giacometti, Paris

© A gauche © Succession Picasso 2016 - A droite © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris 2016

Picasso, Giacometti, deux monstres de l'art du XXe siècle se rencontrent au musée Picasso qui a voulu raconter une amitié et un dialogue peu connus et confronter leurs œuvres, différentes mais se croisant parfois dans les recherches de formes ou les thèmes abordés (jusqu'au 5 février 2017).

"L'exposition est née de mes premières recherches à la Fondation (Giacometti, ndlr), quand j'ai plongé dans les archives et que j'ai découvert l'importance qu'y avait Picasso", raconte Catherine Grenier, directrice de la fondation et commissaire de l'exposition. "On y trouvait très fréquemment 'voir Picasso', 'appeler Picasso', ou des copies d'œuvres de Picasso. Je me suis dit qu'il devait y avoir une relation entre les deux artistes mais je ne la connaissais pas. Je suis allée voir les biographes de Picasso, Pierre Daix parlait de cette relation, la disant très proche, mais sans plus développer", raconte-t-elle.
 
L'exposition du musée Picasso, qui rassemble 200 œuvres de Pablo Picasso (1881-1973) et Alberto Giacometti (1901-1966), est le fruit d'une collaboration entre la Fondation Giacometti et le musée Picasso et de recherches qui ont mis en lumière "une vraie complicité, une vraie amitié" malgré les 20 ans qui les séparent.
A gauche Pablo Picasso, "Autoportrait", Paris, fin 1901, Musée national Picasso-Paris - A droite, Alberto Giacometti, "Autoportrait", 1921, Alberto Giacometti-Stiftung, Zurich

A gauche Pablo Picasso, "Autoportrait", Paris, fin 1901, Musée national Picasso-Paris - A droite, Alberto Giacometti, "Autoportrait", 1921, Alberto Giacometti-Stiftung, Zurich

© A gauche © Succession Picasso 2016 - A droite © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris 2016


Deux enfants d'artistes surdoués

Tous deux sont fils d'artistes et ont commencé à travailler dans l'atelier de leur père. Leurs premières œuvres, réalisées à 14 ans à peine montrent deux garçons surdoués (une "Tête de Diego" sculptée pour Giacometti, des portraits peints de son père et de sa tante pour Picasso). À vingt ans, dans deux autoportraits exposés côte-à-côte, ils font preuve d'une maîtrise technique parfaite et d'une puissance frappante dans l'expression.
 
Et l'un et l'autre, à 20 ans, "ont abandonné cette figuration pour laquelle ils excellaient pour aller très délibérément vers un vocabulaire moderne, un vocabulaire que Picasso invente et que Giacometti, dès qu'il en a connaissance, utilise lui aussi pour se faire son propre style", raconte Catherine Grenier.
A gauche Pablo Picasso, "Trois figures sous un arbre", Paris, hiver 1907-1908, Musée national Picasso-Paris - A droite Alberto Giacometti, "Femme cuillère", 1927, Fondation Giacometti, Paris

A gauche Pablo Picasso, "Trois figures sous un arbre", Paris, hiver 1907-1908, Musée national Picasso-Paris - A droite Alberto Giacometti, "Femme cuillère", 1927, Fondation Giacometti, Paris

© A gauche © Succession Picasso 2016 - A droite © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris 2016

Arts non occidentaux et cubisme

Alberto Giacometti arrive à Paris en 1922 pour étudier la sculpture avec Antoine Bourdelle. On voit comment il abandonne le style classique du portrait de sa sœur ("Tête d'Ottilia, 1925) pour graver des traits dans un bloc ("Flora Mayo", 1926) puis réaliser des "compositions cubistes" où il assemble des blocs. Il s'intéresse aux arts non occidentaux, il dessine des sculptures océaniennes, intègre leurs formes dans ses propres sculptures et crée cette merveille qu'est la "Femme cuillère" (1927), allusion aux cuillères anthropomorphes africaines. Sa révolution, Picasso l'a faite avant lui, ses "Trois figures sous un arbre" dont les formes rappellent les sculptures et les masques africains datent de 1907-1908.
 
Dans les années 1920, Giacometti découvre le travail de Picasso, qui l'impressionne. Les deux artistes font connaissance en 1931 et quand, en 1932, Picasso est le premier visiteur de sa première exposition personnelle à la galerie Pierre Colle, il en est très fier.
A gauche, Pablo Picasso, "Mandoline et clarinette", Paris, Automne 1913 - A droite, Alberto Giacometti, "Composition dite cubiste II", vers 1927, Fondation Giacometti, Paris

A gauche, Pablo Picasso, "Mandoline et clarinette", Paris, Automne 1913 - A droite, Alberto Giacometti, "Composition dite cubiste II", vers 1927, Fondation Giacometti, Paris

© A gauche © Succession Picasso 2016 - A droite © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris 2016


Un vrai dialogue

"Picasso, qui était très intéressé par les autres artistes et toutes les novations s'intéresse tout de suite à ce jeune artiste. Ils vont continuer à se croiser et commencer à se voir vraiment", raconte Catherine Grenier. "C'est un vrai dialogue qui s'engage, un dialogue nourri parce que les deux artistes partagent certaines fascinations, certains fantasmes." Ils vont jusqu'à se voir plusieurs fois par semaine, dans l'atelier de l'un ou de l'autre ou au café.
 
C'est l'époque où tous deux sont proches des surréalistes, Giacometti davantage que Picasso : le premier adhère au groupe d'André Breton, le second n'en a jamais fait partie. C'est aussi le moment où leurs œuvres sont les plus proches formellement. Comme le montre une salle consacrée à leur amitié même, Giacometti copie dans des carnets de croquis les formes de Picasso, il dessine une "Tête de Caroline" sur la quatrième de couverture d'un catalogue de l'Espagnol, il se rend à ses expositions. Il commence un portrait sculpté de son ami qui ne sera jamais achevé.
A gauche Pablo Picasso, "Grand nu au fauteuil rouge", Paris, 5 mai 1929, Musée national Picasso-Paris - Alberto Giacometti, "Femme égorgée", 1933, Musée national d'art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris

A gauche Pablo Picasso, "Grand nu au fauteuil rouge", Paris, 5 mai 1929, Musée national Picasso-Paris - Alberto Giacometti, "Femme égorgée", 1933, Musée national d'art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris

© A gauche © Succession Picasso 2016 - A droite © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris 2016


Des créateurs insatiables

Picasso peint des couples qui se déchirent, dont il démembre les corps faits de boules et de formes allongées pour les réassembler. Giacometti crée des formes proches dans sa "Boule suspendue" ou "Pointe à l'œil". Sa "Femme égorgée" est comme un insecte terrassé et écartelé. "La question de l'érotisme, très présente chez Picasso, devient très importante dans les objets surréalistes, des chefs-d'œuvre que réalise Giacometti qui sont immédiatement célébrés et reconnus", commente Catherine Grenier.
 
Ainsi Salvador Dali désigne la "Boule suspendue" de Giacometti comme le prototype des "objets à fonctionnement symbolique".
 
Autre trait qui les rapproche, ce sont tous les deux des créateurs insatiables, qui n'arrêtent jamais. Au café ils griffonnent sur des nappes en papier. Giacometti dessine des têtes au stylo à bille, Picasso transforme, déforme des photos d'ouvrières sur une page de journal. "Je crois que c'est ce qui les a réunis, cette fièvre de la création qu'ils avaient tous les deux", commente Catherine Grenier.
A gauche, Picasso, "Paul en Arlequin", Paris 1924, Musée national Picasso-Paris - A droite, Alberto Giacometti, "Homme qui marche II", Fondation Giacometti, Paris

A gauche, Picasso, "Paul en Arlequin", Paris 1924, Musée national Picasso-Paris - A droite, Alberto Giacometti, "Homme qui marche II", Fondation Giacometti, Paris

© A gauche © Succession Picasso 2016 - A droite © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris 2016


Toujours fidèles au réalisme

Les rapprochements qui sont faits dans l'exposition entre certains thèmes traités par les deux artistes sont moins convaincants, comme la mort. En 1945-1946 Picasso peint dans les noirs et les gris un crâne et un squelette, Giacometti un an plus tard crée une "Tête sur tige", la bouche grande ouverte tournée vers le ciel. Pas vraiment étonnant après les années dramatiques qui ont secoué l'Europe.
 
À cette époque, après la guerre, les styles de Picasso et Giacometti sont très éloignés mais leurs débats tournent autour de la question du réalisme, à une époque où l'abstraction domine. "Eux restent toujours fidèles au réalisme. À aucun moment, même si la tentation de l'abstraction a été là, ils n'ont franchi le pas. Il y a toujours un motif qui reste visible dans leur œuvre", souligne Catherine Grenier.
A gauche, Pablo Picasso, "La chèvre", Vallauris, 1950, Musée national Picasso-Paris - A droite, Alberto Giacometti, "Le Chien", 1951, Alberto Giacometti-Stiftung, Zurich

A gauche, Pablo Picasso, "La chèvre", Vallauris, 1950, Musée national Picasso-Paris - A droite, Alberto Giacometti, "Le Chien", 1951, Alberto Giacometti-Stiftung, Zurich

© A gauche © Succession Picasso 2016 - A droite © Succession Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP) Paris 2016


Chiens et chats 

Giacometti crée des chiens et des chats longilignes (d'ailleurs, pour la petite histoire, il s'est inspiré du lévrier afghan de Picasso, dont on peut voir une photo par Man Ray). Picasso assemble un panier, des pots, une feuille de palmier et du plâtre pour créer sa fameuse "Chèvre".
 
La relation entre ces deux monstres de l'art aura duré vingt ans. Dans les années 1950, ils arrêtent de se voir, sur une dispute semble-t-il. Giacometti se sera nourri des recherches de son ainé pour créer son propre univers, mais Pierre Daix disait aussi : "Il a toujours été important pour Picasso de découvrir qu'il cessait d'être seul, et Giacometti a catalysé (…) un certain nombre d'idées plastiques qu'il avait pour partie puisées chez Picasso." 


Reportage : N.Bappel, N.Metauer, M.Susini