Nancy Cunard, une femme contre le racisme dans les années 1930, au Quai Branly

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 19/03/2014 à 10H12
A gauche, Man Ray, Nancy Cunard, 1925 - A droite, Raoul Ubac, photo d'objets de la collection de Nancy Cunard, 1931

A gauche, Man Ray, Nancy Cunard, 1925 - A droite, Raoul Ubac, photo d'objets de la collection de Nancy Cunard, 1931

© A gauche © Man Ray Trust - Adagp, Paris 2013 © Centre Pompidou - A droite © Raoul Ubac © musée du quai Branly / @ ADAGP, 2013

A l'occasion du 80e anniversaire de sa "Black Anthology", le Musée du Quai Branly rend hommage à Nancy Cunard avec une exposition autour de l'ouvrage énorme et novateur imaginé par cette poète, éditrice et muse des surréalistes, engagée dans un combat d'avant-garde contre le racisme dès les années 1930 (jusqu'au 18 mai 2014).

Nancy Cunard (1896-1965) est née à Londres dans une famille de la haute bourgeoisie dont, très tôt, elle rejette les valeurs. Pour s'affranchir de l'Angleterre traditionnelle et vivre pleinement, sans interdits ni entraves, elle s'installe dans les années 1920 à Paris, où elle rencontre l'avant-garde artistique et littéraire. Elle sert de modèle à Brancusi. Louis Aragon, qui a une liaison avec elle pendant deux ans, la décrit comme "une grande fille ouverte à l'avenir (…) félonne et féline (…) Délicieux tombeau, grande fille du temps" ("Défense de l'infini", 1926).
Portrait de Nancy Cunard par Barbara Ker-Seymer

Portrait de Nancy Cunard par Barbara Ker-Seymer

© The Estate of Barbara Ker-Seymer
 
Une muse et un modèle pour les surréalistes
 
Elle a inspiré le personnage principal du roman de Michael Arlen, "Le Chapeau vert" (1924), culte dans le monde anglo-saxon, qui décrit la jeunesse rebelle des années 1920.
 
Coiffée à la garçonne, elle pose dans un manteau créé par Sonia Delaunay (1925) et, déjà, elle s'intéresse à l'art africain, collectionnant les bracelets en ivoire dont elle a toujours les bras couverts, comme le montrent les photos de Man Ray. On en voit quelques dizaines dans une vitrine mais elle en a eu jusqu'à près de 500 dans sa maison. Elle les stockait chez elle sur des barreaux métalliques, selon des photos une description de son ami l'écrivain surréaliste Georges Sadoul.
 
Elle  collectionne aussi des statuettes et des masques africains, mais ils ont pour la plupart disparu : sa maison de Normandie, qu'elle a quittée pendant la Seconde guerre mondiale, a été pillée. Il en reste quelques photos de l'artiste belge Raoul Ubac.
Nancy Cunard et Henry Crowder dans l'imprimerie des éditions Hours Press, 15 rue Guénégaud à Paris, 1930

Nancy Cunard et Henry Crowder dans l'imprimerie des éditions Hours Press, 15 rue Guénégaud à Paris, 1930

© Droits réservés, les héritiers de Nancy Cunard
 
Une liaison scandaleuse qui lui inspire "Negro Anthology"
 
Nancy Cunard installe chez elle une imprimerie et crée les éditions Hours Press, pour défendre de jeunes auteurs, publiant ainsi le premier texte de Samuel Beckett.
 
En 1928, elle rencontre Henry Crowder à Venise : c'est ce pianiste noir américain, avec qui elle va passer plusieurs années, qui lui ouvre les yeux sur la violence de la condition des Noirs aux Etats-Unis. Elle fait scandale à Londres en s'affichant avec un Noir, à New York en séjournant dans un hôtel de Harlem.
 
Henry Crowder s'investit avec elle dans ses activités d'éditeur et elle lui dédie sa "Negro Anthology", publié à 1000 exemplaires à Londres en 1934. La jeune femme dit de lui : "Il est devenu mon professeur pour tout ce qui concerne les questions de couleur de la peau, si présentes en Amérique."
Les bracelets en ivoire de Nancy Cunard à la Chapelle-Réanville, vers 1930, photo Jacques-André Boiffard

Les bracelets en ivoire de Nancy Cunard à la Chapelle-Réanville, vers 1930, photo Jacques-André Boiffard

© Droits réservés Centre Pompidou
 
Un énorme collage-documentaire

"Negro Anthology" est novateur par la forme comme par le fond, même si en Europe ses amis étaient déjà engagés dans un combat contre le colonialisme. L'ouvrage réunit 150 auteurs noirs et blancs, hommes et femmes "pour inventorier les luttes du peuple noir, les réussites, les persécutions et les résistances qu'elles suscitent" et "montrer, démontrer que le préjugé racial ne repose sur aucune justification et que ceux qui les rejettent comme des sous-hommes ignorent tout de leur histoire passée, de leurs civilisations, de leurs luttes". Elle donne la parole aux Noirs eux-mêmes, ce qui est assez inédit.
 
Il s'agit d'un énorme collage-documentaire de 850 pages qui mêle poèmes, textes, photos, témoignages, archives, rapports, articles de presse, statistiques. Nancy Cunard a mis à contribution des personnes d'horizons divers, pour la plupart des Noirs : musiciens ou boxeurs, philosophes, sociologues ou poètes, anciens esclaves. Le livre s'ouvre sur un poème de Langston Hughes qui proclame : "Moi aussi, je chante l'Amérique" et se termine sur ce vers : "Ils verront comme nous sommes beaux".
Aaron Siskind, Harlem Document (1937-1940)

Aaron Siskind, Harlem Document (1937-1940)

© Courtesy the Aaron Siskind Foundation
 
De l'oppression des Noirs américains au colonialisme en Afrique

"Negro Anthology" parle de sujets aussi divers que le sport, la danse, la musique (et en particulier les chants de protestation), le folklore, les "termes argotiques nègres" ou la "littérature nègre". Il dénonce le Ku Klux Klan et les lynchages, donne la liste de Noirs américains tués entre janvier et juillet 1931, l'un parce qu'il a été "vu sortant d'un jardin appartenant à un Blanc", un autre parce qu'il a "perturbé un office religieux".
 
Le livre aborde aussi la question du colonialisme en Afrique, en donnant la parole à de jeunes indépendantistes.
 
L'exposition évoque "Negro Anthology" à travers des photos, des textes, des extraits musicaux. De très belles images de Harlem par Aaron Siskind complètent le tableau.
 
L'engagement de Nancy Cunard n'est pas seulement antiraciste. Il est aussi antifasciste : quand la guerre d'Espagne éclate, elle  soutient la cause des Républicains espagnols.
 
"Que vous dire de moi-même ? J'aime : la paix, la campagne, l'Espagne républicaine et l'Italie antifasciste, les Noirs et leur culture africaine et afro-américaine, toute l'Amérique latine que je connais, la musique, la peinture, la poésie et le journalisme", écrivait-elle dans ses "poèmes à la France. 1939-1944", en 1947.
 
Loin du glamour des années folles, elle mourra en 1965 à l'hôpital Cochin à Paris dans la solitude et la pauvreté, ravagée par des années d'alcool et souffrant de troubles psychiatriques.
Nancy Cunard, la couverture de "Negro Anthology", 1934

Nancy Cunard, la couverture de "Negro Anthology", 1934

© Droits réservés, les héritiers de Nancy Cunard
 
"L'Atlantique noir" de Nancy Cunard, Negro Anthology (1931-1934), Musée du Quai Branly, Mezzanine Est, Paris 7e
Tous les jours sauf le lundi (ouvert les 14, 21, 28 avril et 5 mai)
Mardi, mercredi, dimanche : 11h-19h
Jeudi à samedi : 11h-21h
Tarifs : 9€ / 7€
Du 4 mars au 18 mai 2014