Les images en mouvement de Mark Lewis au Bal : exposition prolongée

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 10/02/2015 à 08H47
Mark Lewis, "Above and Below the Minhocão", 2014

Mark Lewis, "Above and Below the Minhocão", 2014

© Mark Lewis, courtesy of Danial Faria Gallery and Mark Lewis Studio

Venu de la photo, l'artiste canadien Mark Lewis a mis ses images en mouvement depuis le milieu des années 1990. Sa caméra est au service d'une interrogation politique sur le monde qui nous entoure avec des sortes de tableaux en mouvement. Le Bal, à Paris, présente sept de ses courts films réalisés depuis 1994 et, compte tenu du succès qu'elle rencontre, prolonge l'exposition jusqu'au 17 mai 2015.

"Above and Below the Minhocão", filmé autour d'une voie rapide à São Paulo au Brésil, est au cœur de l'exposition à qui l'œuvre a donné son nom. Un nom qui, selon Chantal Pontbriand, commissaire de l'exposition, résume bien la démarche de Mark Lewis, une "espèce de pendule entre l'espace sociopolitique et celui de l'individu dans ce qu'il a de plus essentiel".
 
"Toute l'exposition oscille entre ces différents registres de la vie contemporaine", penchant plus ou moins d'un côté ou de l'autre, explique-t-elle.
 
Ainsi, "Forte !" (2010), a une portée géopolitique. Projetée au rez-de-chaussée du Bal, lieu dédié à l'image qui consacre pour la première fois une exposition entière à l'image animée, elle démarre sur des images magnifiques d'une montagne enneigée, au nord de l'Italie. Mais la caméra, depuis un hélicoptère, tourne autour d'un sommet pour surplomber une forteresse qui a été une position militaire stratégique pendant des siècles. Le sublime peut cacher une réalité plus inquiétante. "Quand j'ai été invité à faire ce film, je lisais beaucoup sur les drones dans les zones tribales du nord du Pakistan", explique Mark Lewis.
Mark Lewis, "Forte !", 2010

Mark Lewis, "Forte !", 2010

© Mark Lewis
 
À la recherche d'un regard presque absent de la vie contemporaine
 
Les films de Mark Lewis sont silencieux, pour retenir toute l'attention du public. Car "ce qui est important, c'est l'attention", souligne Chantal Pontbriand. "Elle implique un regard qui est presque exclu de la vie contemporaine", ajoute-t-elle.
 
Dans le seul film sonore, et aussi le seul où il se met en scène, Mark Lewis se tient au milieu d'une gare où il lit un texte sur la condition des figurants, les laissés pour compte du cinéma, au milieu du va-et-vient des voyageurs. "The Pitch" a été tournée en 1998. Dans la foule, "personne ne regarde son téléphone", fait remarquer l'artiste. "C'est arrivé plus tard. Aujourd'hui, tout le monde regarde vers le bas."
 
Il n'y a qu'un plan, dans les films de Mark Lewis, et si un montage est nécessaire, il est imperceptible. Quelquefois, le plan est fixe et la caméra capte les événements fortuits qui se déroulent devant. Comme dans cette séquence de 8 minutes ("Cold Morning") où il filme à mi-corps un SDF qui range méticuleusement ses affaires le matin après avoir dormi dehors sur une bouche d'aération du métro. C'est parfois par accident que l'artiste choisit un sujet. Un jour il a vu cet homme, le lendemain il est revenu le filmer et le SDF a fait presque la même chose. "Je voulais me concentrer sur la succession de gestes et montrer ce que c'est qu'être humain", explique-t-il.
Mark Lewis, "Cold Morning", 2009

Mark Lewis, "Cold Morning", 2009

© Mark Lewis
 
Des mouvements de caméra lents et fluides
 
Parfois au contraire, la caméra, placée sur une grue par exemple se déplace, décrivant des mouvements lents et fluides qui font que "notre attention est portée sur des choses qu'on ne prendrait pas le temps d'observer", souligne Chantal Pontbriand.
 
Au cœur de l'exposition donc, projeté en grand dans la salle du sous-sol du Bal, "Above and Below the Minhocão" est filmé autour de cette voie rapide de São Paulo. On lui donne comme surnom le Minhocão, du nom d'un serpent mythique, sorte de monstre du Loch Ness brésilien qui aurait été vu dans les forêts d'Amérique latine. Cette quatre-voies de 3,4 km a été construite en 1970, au-dessus des rues, pour désengorger le centre de la ville.
 
"Conçu en plein rêve moderniste, le Minhocão est vite devenu un concentré de défauts", explique Mark Lewis qui, fasciné par la mégalopole brésilienne, y a fait sept films en un an. La voie rapide passe parfois à cinq mètre des immeubles, avec les conséquences prévisibles en termes de bruit et de pollution. Les autorités municipales ont donc décidé le la fermer aux voitures le soir et le dimanche.
Mark Lewis, "Above and Below the Minhocão", 2014

Mark Lewis, "Above and Below the Minhocão", 2014

© Mark Lewis, courtesy of Daniel Faria Gallery and Mark Lewis Studio
 
Le Minhocão, un tableau animé
 
C'est à ce moment que l'artiste a choisi de filmer le Minhocão : quand tout d'un coup, des milliers de Paulistes s'y précipitent pour s'y promener, à pied, à vélo ou s'y poser tout simplement. "Le soir, les gens font la queue pour monter dessus, au moment où il est fermé à la circulation", raconte-t-il.
 
La caméra, montée sur une grue, dans un très grand mouvement circulaire autour d'une section de la voie rapide, se pose à la verticale au-dessus des passants, s'intéresse aussi au monde en dessous, s'attarde sur un couple assis qui discute.
 
L'œuvre a une dimension esthétique incontestable : le film est comme un tableau animé. L'image est magnifique dans la lumière du soir qui, à contrejour, laisse apparaître les ombres allongées des promeneurs. Une composition graphique se dessine, avec les lignes blanches de la route, le pavage du trottoir en noir et blanc en contrebas, le coin des immeubles.
Mark Lewis, "Hendon FC", 2009

Mark Lewis, "Hendon FC", 2009

© Mark Lewis
 
Une sensation de vertige
 
Ce qui intéresse Mark Lewis, c'est que les citoyens se sont approprié ce lieu dysfonctionnel pour en faire un lieu de bien-être, créant une forme de résistance aux contraintes du monde capitaliste. "Il forme un espace micropolitique dans l'espace du capital", explique la commissaire.
 
Et l'artiste se sert des mouvements de caméra pour tenter de créer une sensation de vertige qui exprime l'oscillation dont il était question plus haut, entre le monde socio-politique du capital et l'univers quotidien de chacun.
 
Mark Lewis, "Above and Below", Le Bal, 6 impasse de La Défense, 75018 Paris
Du mercredi et vendredi 12h-20h, jeudi 12h-22h, samedi 11h-20h, dimanche 11h-19h, fermé le dimanche et le lundi
Tarifs : 5€ / 4€
Prévue jusqu'au 3 mai, l'exposition est prolongée jusqu'au 17 mai 2015.

Mark Lewis a aussi réalisé quatre films pour le Louvre, inspirés des collections du musée. Ils y sont projetés jusqu'au 31 août 2015.