Les hommes nus au Musée d'Orsay, la belle affaire

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 04/10/2013 à 18H00
Jean Delville, L'Ecole de Platon, 1900, Paris, Musée d'Orsay

Jean Delville, L'Ecole de Platon, 1900, Paris, Musée d'Orsay

© Musée d'Orsay, dist. RMN / Patrice Schmidt © ADAGP, Paris 2013

Le nu masculin ? C’est l’expo de la saison et on n’a pas fini d’en parler. Le sujet, en soi tout à fait passionnant, est parfait pour attiser la curiosité. Le Musée d’Orsay a trouvé le bon thème pour attirer les visiteurs. Et "Masculin/Masculin" s’annonce déjà comme un de ses grands succès. Elle est pourtant décevante (exposition prolongée jusqu'au 12 janvier 2014)

Le sujet se veut ambitieux, puisque l’exposition balaie plus de deux siècles d’histoire de l’art et se donne comme objectif de montrer comment on a représenté le corps masculin depuis 1800, dans toutes les techniques de l’art.
 
Le nu masculin n'est pas une nouveauté
Il n’y avait jamais eu d’exposition consacrée au nu masculin dans un grand musée jusqu’à celle du Leopold Museum de Vienne l’an dernier, nous dit-on. Le président du musée d’Orsay et commissaire Guy Cogeval rêvait de traiter ce thème depuis des années. C’est fait. Le musée a rassemblé 200 œuvres, peintures, sculptures et photographies pour "approfondir toutes les dimensions et significations de la nudité masculine en art ".
 
A notre époque, le nu féminin est très courant mais le nu masculin, beaucoup moins. Et pourtant, du XVIIe au XIX siècle, ce dernier, au fondement de la formation académique, est un thème primordial. Un artiste doit maîtriser parfaitement l’exécution du nu masculin. Le travail sur modèle vivant se fait sur des modèles masculins.
 
C’est ce que nous raconte le début de l’exposition, avec une série d’œuvres du XVIIe au XIXe. On est accueilli par deux magnifiques "Saint Sébastien", le Guido Reni du Louvre, l’autre de Georges de La Tour : "Saint Sébastien soigné par Irène à la lanterne", du Musée des Beaux-Arts de Rouen.
Alexandre Falguière, Lutteurs, 1875, Paris, musée d'Orsay

Alexandre Falguière, Lutteurs, 1875, Paris, musée d'Orsay

© RMN (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
 
Plein d’hommes nus en vrac ?
L’exposition n’est pas chronologique. Elle décline les hommes nus sur une série de thèmes, de l’idéal classique, donc, et du "nu héroïque" au corps masculin "objet du désir" en passant par le "corps glorieux". Elle montre une image idéalisée et lisse, le corps tout en muscle des "dieux du stade", le corps frappé par la douleur, comme celui Saint Sébastien, martyrisé, figure ambiguë entre douleur et sensualité, ou encore le corps nu dans la nature.
 
Avant l’ouverture de l’exposition, Guy Cogeval déclarait à l’AFP qu’il espérait qu’elle allait " faire réfléchir et (…) surtout amuser le public et le surprendre". Mais on a un peu l’impression d’une accumulation d’hommes nus sans véritable réflexion, justement, sur la représentation du corps masculin.
 
Effectivement, on peut être surpris (amusé ?) de voir des "Adolescents" de Picasso à côté d’un tableau de François Léon Bénouville ou des footballeurs de Pierre et Gilles (Vive la France, 2006), duo d’artistes par ailleurs omniprésents : pas moins de sept œuvres (dont un triptyque) disséminées dans l’exposition.
Henri Greber, Coup de grisou (1892-1896), Paris, musée d'Orsay

Henri Greber, Coup de grisou (1892-1896), Paris, musée d'Orsay

© RMN (Musée d'Orsay) / Franck Raux
 
Où sont les artistes femmes ?
Autre question : si l’on fait bien attention, on s’aperçoit qu’il n’y a que cinq œuvres de femmes dans toute l’exposition. S’agit-il d’une exposition sur le corps masculin vu par les hommes ? Non, nous dit Guy Cogeval dans le catalogue, puisqu’il ne s’agissait pas de "faire du désir du corps masculin l’apanage des hommes".
 
On a l’impression pourtant que c’est le vrai sujet de l’exposition. Pourquoi pas. D’ailleurs, les deux dernières sections de l’exposition sont largement consacrées au désir homosexuel, avec des dessins érotiques de Jean Cocteau, une photo de Duane Michals ("La plus belle partie du corps d’un homme") ou le très drôle "L’Ecole de Platon" du symboliste belge Jean Delville (1898), peinture monumentale où Platon habillé est entouré de disciples nus et très féminins.
 
Mais c’est comme si le sujet n’était assumé qu’à moitié, qu’on avait introduit quelques œuvres de femmes (Louise Bourgeois, Nan Goldin, Imogen Cunningham, Orlan et Zoe Leonard) en prétexte, pour montrer que le regard des femmes était pris en compte, alors qu’elles ont l’air d’être là presque par effraction, sans qu’on leur donne véritablement la parole.
 
Un sujet sulfureux, une expo finalement sage
L’exposition aura eu le mérite de s’attaquer à un sujet, il est vrai, peu abordé, même si on reste sur sa faim. Et il faut y aller pour voir les émouvants autoportraits d’Egon Schiele, les "Baigneurs" de Cézanne et d’Edvard Munch, un autoportrait de Lucian Freud si on aime, quelques Francis Bacon. Des photos de corps sculpturaux par Robert Mapplethorpe ou un "Cycliste" de Maillol.
 
Ce n’est pas rien mais c’est un peu court. On serait plus indulgent s’il ne s’agissait une fois de plus de "la" grande exposition dont tout le monde parle, au parfum de scandale (pour la pub, le musée s’est offert dans le métro des affiches en enfilade, enchaînant les hommes nus).
 
On aura compris à voir l’exposition que le nu masculin avait été représenté bien plus qu’on le pensait. Et que le corps masculin a pu être investi d’une charge sexuelle assumée, au cours du XXe siècle, grâce à la libéralisation des mœurs et l’acceptation de l’homosexualité. Ca ne devrait pas faire scandale.
 
L'exposition va-t-elle choquer ?
Lors de son exposition, le Leopold Museum de Vienne avait invité les visiteurs à se dévêtir pour une soirée spéciale nudiste, en février dernier, devenant ainsi une "zone sans vêtement pour une nuit". Le Musée d’Orsay en fera-t-il autant ? Un jeune homme s’est promené dans le plus simple appareil lors de l’inauguration de "Masculin/Masculin". Au bout de quelques minutes, la sécurité du musée l’a  fermement invité à se rhabiller, selon "Le Figaro". 

Disant sentir "une petite réticence des bourgeois bien pensants d'une manière générale", Guy Cogeval s’attendait à ce que le musée "perde une partie de son public qui va avoir peur de venir ici". A voir. Pourtant, l’exposition est finalement bien sage, comme le reconnaissait lui-même le co-commissaire Xavier Rey, qui déclarait à l’AFP : "Nous nous attendons même à ce que les gens nous disent que nous avons été très pudibonds." "Pour parler crûment, il y a très peu d'érections", précisait-il.

Lors de son exposition, le Leopold Museum de Vienne avait invité les visiteurs à se dévêtir pour une soirée spéciale nudiste, en février dernier, devenant ainsi une "zone sans vêtement pour une nuit". Le Musée d’Orsay en fera-t-il autant ? Un jeune homme s’est promené dans le plus simple appareil lors de l’inauguration de "Masculin/Masculin". Au bout de quelques minutes, la sécurité du musée l’a  fermement invité à se rhabiller, rapporte la presse.
 
On ne s’en fait pas pour le musée d’Orsay. Le public est au rendez-vous et les "bourgeois bien-pensants" y rejoindront sans aucun doute tous les curieux attirés par le parfum de soufre qui entoure l’exposition.

Masculin/Masculin. L'homme nu dans l'art de 1800 à nos jours. Musée d'Orsay, Paris 7e
tous les jours sauf lundi, le 25 décembre et le 1er janvier : 9h30-18h, le jeudi jusqu'à 21h45
du 24 septembre 2013 au 12 janvier 2014

Tarifs : 12 € / 9,50 €