L'exposition "Kitsch ou pas Kitsch" : quand l'ironie devient une arme politique

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 07/10/2015 à 18H47
"Ghostbusters", Murat Palta

"Ghostbusters", Murat Palta

© ICI

Depuis le 17 septembre et jusqu'au 17 janvier, quinze artistes du Moyen-Orient ont investi, avec leur photographies, leurs tableaux, leurs installations et leurs sculptures, l'Institut des cultures d'islam pour l'exposition "Kitsch ou pas Kitsch". Un mot sonnant souvent comme une dépréciation mais qui prend ici des allures de contestation.

Il est un peu plus de 17h00. Plusieurs groupes d'hommes se dirigent doucement vers la sortie, en passant, l'air interrogatif, devant des tableaux colorés un peu étranges. À l'Institut des cultures d'islam, c'est la fin de la prière. Au rez-de-chaussée, la salle d'exposition vient quant à elle d'ouvrir ses portes.
 
Associations douteuses, décorations superflues, mauvais goût… Kitsch. Le mot est lâché. Mais toutes ces œuvres le sont-elles vraiment ? Alors, "kitsch ou pas kitsch" ? Le titre même pose d'emblée l'exposition sous le signe d'une interrogation. "Les œuvres présentées dans cette exposition nous conduisent à réfléchir sur ce que nous nommons ainsi et sur les raisons qui nous conduisent à les qualifier de la sorte", explique Victoria Ambrosini-Chenivesse, commissaire d'une exposition qui part d'un constat : celui d'un usage généralisé du terme kitsch pour décrire un ensemble de créations d'artistes du Moyen-Orient. Et si certains considèrent clairement cette catégorisation comme une forme de mépris orientaliste, d'autres s'en revendiquent et considèrent le kitsch comme un art populaire. Un art de jouissance.
"Passeports", Sissi Farassat

"Passeports", Sissi Farassat

© Antoine Muller

Une légèreté apparente

Au beau milieu de la première salle trône fièrement quatre passeports recouverts de paillettes et de perles. En recouvrant ainsi ses anciens passeports, Sissi Farassat, plasticienne iranienne, décide de se réapproprier son identité. Son identité créatrice en se questionnant sur son assignation identitaire. Un questionnement d'une pertinence sociale et politique fondamentale dans l'Iran d'aujourd'hui.
 
Non loin, "Oum El Dounia" de l'artiste Libanaise Lara Baladi se dévoile. Une tapisserie tissée à partir de la reproduction digitale d'un collage de photographies. Le résultat, une parodie pure et simple de la carte postale orientaliste.

Sirènes, rois mages, fumeurs de chicha ou le lapin d'Alice au pays des merveilles se rencontrent dans un univers fantasmagorique. L'œuvre est aussi une allégorie de la naissance de l'humanité faisant imploser, en le sursaturant, le mythe de la création. "Cette esthétique populaire permet à des artistes d'avoir un vrai discours politique", souligne la commissaire de l'exposition. Car dans ces pays, pour critiquer le pouvoir, il faut souvent avancer masquer. Combien d'activistes se sont en effet servis de l'ironie pour se moquer de la propagande d'un Bachar Al-Assad ou d'un Moubarak à son époque. La plupart de ces plasticiens ont vécu dans des régimes totalitaires. Cette sorte de flottement présent dans leur œuvre prend alors tout leur sens. Derrière le détournement et l'humour, c'est bien la remise en question d'une société qui est sous jacente. La légèreté n'est qu'apparente.
"Oum El Dounia", Lara Baladi

"Oum El Dounia", Lara Baladi

© ICI

L'ironie, le nerf de la guerre

L'ironie, c'est le nerf de la guerre de ces artistes. Elle passe à la fois par la saturation de l'image, comme la plupart de celles présentées ici et par la surenchère. Le kitsch est utilisé pour retourner les stéréotypes orientalistes. Et bien plus qu'au kitsch, c'est à un art antiélitiste que s'identifie ces plasticiens. "Il y a une véritable inégalité sur le marché de l'art entre Occident et Orient. Ils s'opposent farouchement à l'élitisme du marché occidental en le détournant et en s'en moquant à leur manière", précise Victoria Ambrosini-Chenivesse.
 
À l'étage, un buste de Néfertiti attire le regard. La reine d'Égypte à la beauté mythique a un peu changé. Le nez et le cou sont moins fins, les sourcils épaissis, et les joues bien plus pleines. Cette Néfertiti va même jusqu'à instaurer un doute chez le spectateur quant au genre du visage représenté. "I used to be Nefertiti" de Mehdi-Georges Lahlou entend remettre en question, par l'humour, nos certitudes historiques en levant le voile sur la manipulation des icônes. Elle soumet par ailleurs les archétypes de la beauté à un jugement nouveau, plutôt éloigné des critères esthétiques occidentaux. À l'image des photographies de l'artiste iranienne Shirin Aliabadi, accrochées en face de cette étrange Néfertiti.
"I used to Be Nefertiti", Mehdi-Georges Lahlou

"I used to Be Nefertiti", Mehdi-Georges Lahlou

© ICI
Dans la série "Miss Hybrid", elle met en scène des femmes, perruques blondes, lentilles claires et pansement sur l'arête du nez. L'artiste explore et critique les phénomènes esthétiques qui touchent aujourd'hui son pays. L'Iran connaît en effet le taux de chirurgie esthétique le plus élevé du monde. Dans les rues de Téhéran, nombreux sont ceux qui arborent fièrement un pansement sur leur nez, signe d'un recours à la chirurgie esthétique, véritable symbole de richesse dans une société iranienne où le féminin est pourtant sous carcan. C'est cette épidémie que Shirin Aliabadi a décidé, avec ce qu'il faut de dérision et d'excès, de pointer du doigt.
"Miss Hybrid",Shirin Aliabadi 

"Miss Hybrid",Shirin Aliabadi 

© ICI
Une ambivalence du beau de mauvais goût. Une subversion par l'ironie. Une esthétique de l'exagération qui entre en tension avec la réalité. Voilà certainement ce qu'ont en commun ces artistes. Le kitsch, en somme, comme levier de contestation. 

"Kitsch ou pas Kitsch" à l'Institut des cultures d'islam, 56 rue Stéphenson / 19-23 rue Léon, 75018 Paris 
Du mardi au jeudi : 13h-20h
Le vendredi : 16h-20h
Samedi et dimanche : 10h-20h
Jusqu'au 17 janvier