L'art et la guerre en France, au Musée d'art moderne de la Ville de Paris

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 27/11/2012 à 13H31
Victor Brauner et autres, dessins collectifs, 1941

Victor Brauner et autres, dessins collectifs, 1941

© Galerie 1900-2000, Paris © ADAGP, Paris 2012

Que faisaient les artistes pendant la Seconde Guerre mondiale ? C’est la question, inédite, que pose le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, dans une grande exposition qui rassemble près de 400 œuvres, d’artistes qui travaillaient en France quand la guerre a éclaté.

Ils sont français, ou étrangers, parce que Paris a attiré de nombreux artistes entre les deux guerres, et que certains, originaires d’Allemagne, d’Espagne ou d’Europe de l’Est, ont fui les persécutions antisémites et politiques pour trouver refuge en France.

Quand la France est occupée, les artistes se comportent finalement comme l’ensemble de la population du pays : quelques-uns se compromettent avec l’occupant, peu résistent véritablement, la plupart continuent à produire comme ils peuvent, en se cachant, en s’exilant ou en adoptant profil bas.

Les artistes en France : de la collaboration à la résistance
Parmi les premiers, on peut citer André Derain : il sera déconsidéré parce qu’il répond à l’invitation d’un voyage officiel en Allemagne en 1941, avec Van Dongen et Vlaminck. Ce dernier, un an plus tard, écrira des horreurs sur Picasso, le traitant de "Catalan à figure de moine, aux yeux d’inquisiteur" et l’accusant d’avoir "entraîné la peinture française dans l’impasse".

Ces trois artistes font partie de ceux qui sont exposés en 1942 au Musée d’art moderne, expurgé de tout art « dégénéré ».

Un certain nombre d’artistes, comme Matisse, Bonnard ou Rouault, restent loin de Paris, en zone sud, continuant à peindre mais sans exposer ni vendre. Les conditions économiques sont difficiles, c’est parfois avec les moyens du bord qu’ils peuvent poursuivre leur art.

Pablo Picasso L’aubade, 1942, Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris

Pablo Picasso L’aubade, 1942, Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN / Christian Bahier / Philippe Migeat © Succ
  Picasso s'enferme pour peindre
Picasso, lui, reste à Paris. On lui a refusé la nationalité française, il est menacé par la Gestapo. Il s’enferme dans son atelier de la rue des Grands-Augustins et produit, produit, comme pour conjurer ces mauvais jours.

Parmi les galeristes parisiens qui peuvent rester, Jeanne Bucher est remarquable par le courage dont elle fait preuve. Sous l’Occupation, elle reste discrète pour ne pas mettre en danger les artistes qu’elle soutient, mais elle continue à faire son travail et refuse de se conformer à la conception de l’art que les nazis veulent imposer.

Jeanne Bucher expose Chirico, Ernst, Kandinsky, Klee, Miro, Mondrian… Et elle aide les enfants d’Espagnols exilés en 1939, envoie livres et vivres aux soldats puis aux étrangers retenus dans les camps d’internement.

Il y a aussi les artistes, célèbres, obscurs et anonymes, qui sont internés dans les camps, comme Max Ernst ou Hans Bellmer, enfermés au Camp des Milles, près d’Aix-en-Provence. Ils y peignent, dessinent, font des collages avec les matériaux qu’ils peuvent trouver.

Joseph Soos, Il fait si chaud dans les baraques, 1943

Joseph Soos, Il fait si chaud dans les baraques, 1943

© Musée de la Resistance et de la Déportation, Ville de Besançon Joseph Soos © DR
Les camps, la clandestinité ou l'exil pour beaucoup
La présentation commence avec la grande rétrospective internationale du surréalisme, organisée à Paris par André Breton, « dernière exposition libre et internationale de l’avant-guerre, avant la fermeture de la France sur elle-même », selon les commissaires de l’exposition, Laurence Bertrand Dorléac et Jacqueline Munck. Les surréalistes avaient pressenti la catastrophe qui s’annonçait.

Il y aura ensuite les œuvres réalisées dans les camps français, où le régime de Vichy interne les communistes, les juifs et les étrangers « suspects », avant que les lieux servent d’antichambre aux camps de la mort nazis.

Puis celles des artistes qui se cachent dans le sud avant de pouvoir, pour certains, s’exiler. Parfois, ils se retrouvent et travaillent ensemble : Brauner, Breton, Delanglade, Hérold, Lam, Masson, Ernst et Jacqueline Lamba créent un grand jeu de Tarot de Marseille.

Chagall, Dali, Duchamp, Ernst, Mondrian ou Kisling arrivent à rejoindre les Etats-Unis après avoir dû se cacher. Miro part aux Baléares, Lam à Cuba. D’autres moins chanceux doivent rester dans la clandestinité. Victor Brauner passe de refuge en refuge, aidé notamment par René Char. D’autres, encore moins chanceux, mourront dans les camps nazis, comme Otto Freundlich ou Charlotte Salomon.

Germaine Richier, La Mante, 1946

Germaine Richier, La Mante, 1946

© © Galerie Jacques de la Béraudière, Genève © ADAGP, Paris 2012
Le "Salon des rêves" de Joseph Steib
Personnage à part, Joseph Steib peint dans sa cuisine de la banlieue de Mulhouse des petits tableaux où il se déchaîne contre les nazis. Il imagine « La Damnation du Fuhrer », « La dernière scène » figurant Hitler attablé avec ses sbires. Dans « Mulhouse en liesse », en 1943, il imagine sa ville libérée.

Après la Libération, Picasso triomphe à Paris. On expose Matisse, Fautrier, Roualt. Ceux qui se sont compromis sont écartés de la scène.

Ce sont les peintures, dessins, sculptures de plus de cent artistes qui sont exposées au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, composant une immense fresque de la création de cette époque tourmentée. On ne peut que saluer le travail qu'elle a représenté. On regrettera juste de ne pas avoir plus d’informations sur les destins singuliers qui se dissimulent derrière les œuvres.

L’Art en guerre, France 1938-1947, de Picasso à Dubuffet, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, Paris 16e
tous les jours sauf lundi et jours fériés, 10h-18h, le jeudi jusqu’à 22h
tarifs : 8€ / 5,50 €
jusqu’au 17 février