Eau et miroirs pour l'environnement : Olafur Eliasson s'empare de Versailles

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 07/06/2016 à 12H52
La chute d'eau installée par Olafur Eliasson à Versailles (4 juin 2016)

La chute d'eau installée par Olafur Eliasson à Versailles (4 juin 2016)

© Gilles Bassignac / Divergen / SIPA

Cette année, c'est l'artiste dano-islandais Olafur Eliasson qui s'approprie le château de Versailles et les jardins de Le Nôtre avec, dehors, des œuvres qui parlent d'eau, d'environnement et de remise en question, et à l'intérieur des miroirs qui entendent nous faire plonger à l'intérieur de nous-mêmes (jusqu'au 30 octobre 2016).

Olafur Eliasson est beaucoup venu à Versailles pour imaginer les œuvres qu'il allait y installer et qu'il a conçues exprès pour le lieu. Il est venu le jour, la nuit pour s'y sentir chez lui, pour comprendre l'atmosphère de l'endroit. "Tout cet or n'est pas facile à appréhender", dit-il.
 
Il a créé trois pièces à l'extérieur, dans les jardins, qui parlent des différents états de l'eau. Pas de chance, son exposition était inaugurée dans une atmosphère détrempée, après les fortes pluies et les inondations qui ont frappé la région la semaine dernière.
 
C'est dans un air un peu brouillardeux que se projetait le brouillard de fines gouttelettes qu'il a imaginé pour le bosquet de l'Etoile ("Fog assembly") et où on n'avait pas forcément envie de se plonger. Imaginons qu'au cours de l'été, par temps chaud, les visiteurs se régaleront de sa fraîcheur.

Reportage M.Berrurier / M.Felix / M.Gualandi / E.Urtado


Bousculer la perspective

D'ailleurs, Olafur Eliasson, frappé par les inondations à Paris, se demandait s'il ne fallait pas "s'interroger sur leur caractère naturel, se demander si elles ne venaient pas de la main de l'homme". Car l'artiste est très préoccupé par les questions d'environnement. Il est apparu en conférence de presse avec, autour du cou, son "Little Sun" (petit soleil), une lampe solaire en forme de fleur jaune, avec batterie rechargeable, qu'il fait fabriquer et qu'il promeut, pour aider les populations qui n'ont pas accès à l'électricité. Avec elle, "vous avez votre propre centrale électrique dans la main, vous êtes main dans la main avec le soleil", dit-il. Elle vous permet l'autonomie et la prise de pouvoir.
 
Pour revenir au brouillard, il s'agit de bousculer la perspective de Le Nôtre : quand on entre dans le nuage qu'il forme, on devient comme aveugle, on est perdu et on perd la perspective, dit l'artiste : "On réorganise ses sens. Quand on ne peut pas voir, on utilise ses oreilles, on crée un autre système pour s'orienter."
Le brouillard d'Olafur Eliasson ("Fog Assembly"), installé dans le bosquet de l'Etoile, à Versailles (6 juin 2016)

Le brouillard d'Olafur Eliasson ("Fog Assembly"), installé dans le bosquet de l'Etoile, à Versailles (6 juin 2016)

© photo Valérie Oddos / Culturebox / France Télévisions


Les moraines du Groenland, un espoir pour l'avenir

Deuxième état de l'eau, la glace. Il y a six mois, au moment de la conférence sur le climat à Paris Olafur Eliasson avait fait fondre des blocs de glace du Groenland devant le Panthéon, pour souligner l'urgence de la lutte contre le changement climatique. Cette fois-ci ce n'est pas de glace qu'il a rempli le bassin du bosquet de la Colonnade, mais de ce qui reste quand un glacier a fondu, une boue de poussière minérale, une moraine qui fait de petites ondes aux reflets bleus et verts. Cette œuvre, "Glacial Rock Flour Garden", est peut-être la plus réussie et la plus originale. Au milieu du bassin on voit Perséphone, fille de Démeter, déesse de fertilité qui remonte du monde souterrain au printemps, rappelle l'artiste.
 
"Quand j'ai commencé à venir à Versailles pour préparer l'exposition, raconte-t-il, il n'y avait pas de feuilles aux arbres. Ils ont progressivement verdi." Avec cette moraine, qui peut paraître sombre et triste, "on pourrait fertiliser les sols en Afrique, en Amérique Latine", dit Olafur Eliasson. Il voit "une relation entre le climat et l'histoire, entre le climat et la société".
Boue de glacier installée par Olafur Eliasson ("Glacial Rock Flour Garden") dans le bosquet de la Colonnade (6 juin 2016)

Boue de glacier installée par Olafur Eliasson ("Glacial Rock Flour Garden") dans le bosquet de la Colonnade (6 juin 2016)


Une chute d'eau pour se réinscrire dans l'espace

"Le brouillard provoque l'aveuglement, comme celui qui est à l'origine de la crise climatique, mais la fertilité de la moraine représente un certain optimisme, celui qui pourrait nous faire changer nos points de vue et reconsidérer nos valeurs", ajoute-t-il.
 
Troisième œuvre en extérieur, une gigantesque chute d'eau placée sur le Grand Canal. Elle tombe à grand fracas d'une grue jaune. Une grue incongrue, brute dans le décor grandiose de Versailles ? Une idée que l'artiste conteste : "La grue représente la construction de notre réalité, du monde dans lequel nous vivons. Elle renvoie au fait que le jardin n'est pas naturel, c'est le produit de la culture. Je pense qu'elle est parfaitement à sa place et qu'elle est belle." Et il fait remarquer qu'elle est de la même couleur que la sculpture d'Apollon.
 
La cascade, Olafur Eliasson en a calculé la taille pour qu'elle cache le soleil le 21 juin. Il ne veut pas en révéler la hauteur exacte (les œuvres d'art doivent fonctionner émotionnellement et il dit s'inscrire contre la manie du chiffre). Elle est en rapport avec la conception originelle des jardins, qui visait à donner une impression d'infiniment grand. Il a voulu que la chute d'eau s'intègre dans l'échelle du jardin tout en permettant à notre corps de se réinscrire dans l'espace et de se l'approprier.

Olafur Eliasson, dans le château de Versailles : "Solar compression" (6 juin 2016)

Olafur Eliasson, dans le château de Versailles : "Solar compression" (6 juin 2016)

© photo Valérie Oddos / Culturebox / France Télévisions

Dans le château, des miroirs pour regarder en soi

A l'interieur du château, il a placé des œuvres faites de miroirs. Il les a conçues pour quelles s'intègrent à l'architecture, pour qu'on puisse quasiment passer à côté sans les voir si on ne fait pas attention. Dans la Galerie des glaces, une construction à partir de cercles de miroirs démultiplie l'image du visiteur. Plus loin, dans le Salon de l'œil de bœuf, deux miroirs ronds inclus dans le mur se font face. L'artiste voulait qu'on se demande ce qu'on regardait, pourquoi on était là, dans une sorte d'introspection.
 
Olafur Eliasson est un artiste qui se préoccupe essentiellement de perception et de construction de l'espace. Il n'est pas facile de s'approprier un lieu comme Versailles. Au-delà du discours, il n'est pas sûr que ce qu'il y a réalisé soit totalement convaincant. A chacun de voir. 
 
Olafur Eliasson est né à Copenhague il y a 48 ans, de parents islandais. Il travaille à Berlin, où son studio emploie près de 100 personnes, artisans ou historiens de l'art, dessinateurs, menuisiers, architectes, sans oublier les cuisiniers, car toute son équipe est nourrie dans sa cantine des meilleures recettes bio. L'artiste vient même de publier un livre de cuisine.
 
En 2002, il avait couvert le sol du Musée d'art moderne de la Ville de Paris de lave. Il s'est fait connaître en installant une aurore polaire ("The Weather Project") dans la Turbine Hall de la Tate Modern à Londres en 2003. Il a créé en 2014 un couloir de miroirs jaunes pour la Fondation Louis Vuitton à Paris, qui lui a aussi consacré sa première exposition, "Contact".
Olafur Eliasson à Versailles : une chute d'eau tombant d'une grue ("Waterfall")

Olafur Eliasson à Versailles : une chute d'eau tombant d'une grue ("Waterfall")

© photo Valérie Oddos / Culturebox / France Télévisions