Des réfugiés guident d'autres réfugiés dans les musées de Berlin

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 10/05/2016 à 14H11
Mohamed al-Subeeh à Berlin en avril 2016

Mohamed al-Subeeh à Berlin en avril 2016

© John MACDOUGALL / AFP

En fuyant la Syrie sous les bombardements qui détruisaient sa province d'Idleb, Mohamed al-Subeeh a laissé derrière lui la collection de mosaïques la plus connue du pays, et ce restaurateur d'art a cru ne plus jamais pouvoir travailler dans un musée. Aujourd'hui, ce Syrien de 64 ans guide en arabe des groupes de réfugiés dans les couloirs du musée Bode à Berlin, sur les bords de la Spree.

Aux curieux, il fait admirer une des oeuvres majeures du musée : une majestueuse mosaïque italienne datant de l'Empire byzantin.

Arrivé en août 2015 en Allemagne au terme de 23 jours de traversée en Méditerranée sur un zodiac de fortune et des heures de marche, il n'en revient pas de présenter à ses concitoyens un musée allemand. "J'adorais mon travail en Syrie. Être guide ici, c'est comme si je récupérais un peu de mon ancienne vie", explique Mohamed al-Subeeh à l'AFP, confiant avoir sauté sur l'occasion lorsqu'il a appris que les musées d'Etat de Berlin formaient des réfugiés pour devenir guides.

C'est la Fondation du patrimoine culturel prussien qui a eu l'idée de ce programme d'intégration, après que l'Allemagne a accueilli 1,1 million de demandeurs d'asile, pour moitié des Syriens ou Irakiens. 19 élus ont suivi un cours sur les objets archéologiques et les oeuvres qu'ils présentent désormais aux autres réfugiés. "Nous avons aussi appris à retenir leur attention, pour éviter qu'ils s'ennuient pendant l'heure de visite", sourit Kefah Ali Deeb, une opposante au régime de Bachar al-Assad, qui explique avoir effectué quatre séjours en prison dans son pays. Elle parcourt les couloirs du musée de Pergame, le plus prestigieux de la capitale allemande, dédié à l'archéologie et pour partie à la Mésopotamie. Elle dit apprécier la chance de "pouvoir rencontrer d'autres Syriens et Irakiens et leur faire découvrir (leur) propre héritage".

Depuis décembre, plus de 3.000 réfugiés ont participé à ces visites gratuites qui mêlent l'Histoire de leurs pays d'origine et celle de l'Allemagne. Chaque visite donne accès à une collection : musée d'Art islamique, musée des Antiquités du Proche-Orient, musée d'Art byzantin, musée de l'Histoire  allemande ou la Collection de sculptures sur l'emblématique "île aux Musées" de Berlin et alentour.

"Ça me plaît beaucoup. C'est important pour moi de voir tout cet art, ces couleurs, ces matériaux, tout ce qu'il y a ici. C'est un peu comme revenir à la maison", s'enthousiasme Shadi Zayab, devant l'alcôve peinte d'une ancienne maison de Samaritains de Damas, exposée au musée de Pergame et dont les  minutieux ornements rappellent ceux des mosquées. 

L'initiative est tellement populaire que les organisateurs envisagent d'élargir le programme pour inclure "des ateliers interculturels, auxquels le public berlinois pourrait aussi participer".

L'Allemagne, modèle de reconstruction

Pour Hermann Parzinger, président de la Fondation du patrimoine culturel prussien, ce programme d'intégration des réfugiés dans les musées, baptisé projet "Multaka", est essentiel car il inclut la découverte de collections d'art arabe et islamique "particulièrement importantes pour des gens qui ont  perdu leur terre natale et se retrouvent maintenant dans un pays étranger". Mais il comprend aussi la découverte de l'art chrétien, pour faire connaître aux nouveaux arrivants "la société dans laquelle ils vivent et qu'ils doivent désormais comprendre", ajoute-t-il.

Le musée de l'Histoire allemande montre lui "la destruction complète (de l'Allemagne) au cours du XXe siècle et, malgré cela, sa reconstruction", remarque M. Parzinger. "Cela fournit une perspective aux gens pour qu'ils reprennent courage et croient en leur avenir". Un message porté par Bachar al-Mohammad al-Chahine, un ancien guide de musée en Syrie. "Lors des deux Guerres mondiales, des millions de gens sont morts ici et beaucoup a été détruit. (...) Mais l'Allemagne est devenue le pays phare en termes de démocratie, de technologies et d'économie, donc nous devons en tirer les leçons", explique-t-il. "Un jour nous devrons faire pareil lorsque nous rentrerons chez nous, nous devrons reconstruire notre patrie".