Des détenus s'évadent grâce à l'art en Île-de-France

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 25/09/2013 à 09H33
Un surveillant du Centre pénitentiaire Sud-Francilien devant des oeuvres choisies par des détenus dans le cadre de l'exposition "Le Voyage" conçue par eux.

Un surveillant du Centre pénitentiaire Sud-Francilien devant des oeuvres choisies par des détenus dans le cadre de l'exposition "Le Voyage" conçue par eux.

© THOMAS SAMSON / AFP

Pendant un an, une dizaine de détenus du Centre pénitentiaire Sud-Francilien ont préparé une exposition sur "Le Voyage", avec des oeuvres d'art originales. Une expérience inédite qui leur a permis d'une certaine façon de passer au-delà des murs.

Des détenus commissaires... d'exposition
Riche de 90 oeuvres (peintures, sculptures, dessins, photographies, objets d'art) prêtées par les musées publics, l'exposition, organisée par la Réunion des musées nationaux (RMN), a ouvert mardi dans une salle de cette prison inaugurée il y a deux ans.
Pendant deux mois, l'exposition sera ouverte par petits groupes à l'ensemble des autres détenus, aux familles de ceux ayant organisé l'exposition, aux surveillants et à leurs familles.
Ce sont les détenus commissaires de l'exposition - tous purgent de longues peines - qui ont choisi le thème du voyage. "Pour nous, c'était une évidence. Le voyage, c'est l'évasion, le rêve", déclare Djamal. Une huile de Jan Storck, peintre néerlandais du XVIIe siècle, représentant un "Port méridional", accueille le visiteur. "C'est super beau à voir", s'enthousiasme-t-il.
"La plupart des musées ont superbement bien joué le jeu en prêtant des oeuvres originales", souligne Vincent Gille, chargé d'études documentaires à la Maison de Victor Hugo à Paris, et commissaire scientifique de l'exposition.
Pendant un an, M. Gille a accompagné les détenus dans leur projet à raison d'une réunion par semaine. Sur les onze détenus volontaires retenus au départ par l'administration pénitentiaire, deux ont été libérés depuis. "Mais sinon, aucun n'a quitté le projet", relève le commissaire.
A l'issue de cette expérience, "tout le monde a changé. Moi. Eux. Ils m'ont dit 'avant on parlait entre nous du dernier braquage. Maintenant on parle d'art'. Ce n'est pas en vain que l'on a fait cela", souligne Vincent Gille.
"L'art en prison apporte avant tout de la dignité" à des détenus qui ont "une très mauvaise image d'eux-mêmes", estime-t-il.
Un surveillant du Centre pénitentiaire Sud-Francilien visite l'exposition "Le Voyage" conçue par des détenus au sein de l'établissement.

Un surveillant du Centre pénitentiaire Sud-Francilien visite l'exposition "Le Voyage" conçue par des détenus au sein de l'établissement.

© THOMAS SAMSON / AFP
La culture libère
"Avant il m'était arrivé d'aller dans des musées mais je ne voyais rien", souligne Yacine. "Je me suis rendu compte que l'art n'était pas réservé à une élite". Il permet de passer "les murs invisibles", de "casser les certitudes, de changer le rapport à l'autre", poursuit ce détenu qui se plaît à citer Victor Hugo ou divers philosophes. Il confie que son regard sur l'art africain a changé au contact des oeuvres prêtées par le musée du quai Branly.
"Au départ, personne ne savait ce que ce projet allait donner. Nous sommes venus pour nous occuper. Et puis à un moment nous sommes tombés dedans. Il nous a fallu quatre à cinq mois", témoigne Marc.

"Une fois qu'on y a goûté, on a trouvé ça magique", renchérit Abdehalim. "La culture permet de s'instruire, de reprendre pied dans la réalité, de s'assumer", considère Hadrien. Un surveillant présent dans la salle d'exposition trouve que le projet "a apaisé le climat et favorisé le dialogue" avec ces détenus.  "C'est génial. Ils se sont épanouis", estime une jeune surveillante.
"Ce type de projet crée des espaces de liberté" dans la prison. Il permet au détenu "de se reconstruire, de réfléchir à sa peine, d'évoluer", dit Nicole Picquet, la nouvelle directrice de ce centre pénitentiare, arrivée en avril 2013. Le budget de l'exposition (150.000 euros) a été pris en charge par la Fondation Daniel et Nina Carasso.
Les commissaires ont encore du pain sur la planche: ils doivent présenter désormais l'exposition aux autres détenus.  "Pour certains, c'est un gadget. Ils sont morts de rire", dit Marc. Mais "pas tous", lui répond Yacine, qui évoque "la soif de culture" de certains détenus.