Bandits de l'art ou l'art brut en Italie, à la Halle Saint Pierre

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 26/06/2012 à 18H28
Sur l'affiche de "Banditi dell'arte" le "Nouveau Monde" de Francesco Toris et une porte de Francesco Nardi

Sur l'affiche de "Banditi dell'arte" le "Nouveau Monde" de Francesco Toris et une porte de Francesco Nardi

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La Halle Saint-Pierre à Paris présente pour la première fois un panorama de l’art « hors norme » italien, essentiellement des œuvres réalisées par des personnes souffrant de troubles psychiatriques, depuis la fin du XIXe siècle, mais aussi les œuvres d’autodidactes, des retraités par exemple, qui se sont mis à créer en dehors de l’institution artistique (jusqu'au 6 janvier)

GiacosaGiacosa

La Halle Saint Pierre expose depuis 1986 l’art brut à Paris. C’est la première fois qu’elle consacre une exposition à l’Italie. Même de l’autre côté des Alpes, il n’y en a jamais eu de telle, raconte son commissaire, Gustavo Giacosa, qui espère bien pouvoir la présenter ensuite en Italie. Et s’il y a un intérêt croissant, il n’y a pas encore de musée d’art brut en Italie.

Un criminologue à l’origine de la première collection d’art brut
Pour constituer l’exposition, il a fallu piocher dans des collections scientifiques, rassemblées par exemple par des anthropologues, ou bien les recueillir auprès de personnes privées. Dans les espaces sombres du rez-de-chaussée sont regroupées les œuvres les plus anciennes, issues d’une époque où la psychiatrie était essentiellement répressive. Au premier étage, plus clair, on trouve les œuvres plus récentes.

Anonyme, vase gravé par un prisonnier, seconde moitié du XIXe siècle

Anonyme, vase gravé par un prisonnier, seconde moitié du XIXe siècle

© Musée Lombroso

Paradoxalement, c’est grâce à un célèbre médecin criminologue, Cesare Lombroso (1835-1909), connu pour ses thèses sur la déviance innée, que des œuvres de prisonniers et de malades sont parvenues jusqu’à nous depuis la fin du XIXe siècle. Lombroso avait même constitué une sorte de musée, un cabinet de curiosités montrant des pièces destinées à servir de « preuves » à sa théorie. Pour lui, il y avait une prédisposition naturelle à commettre des crimes.

L’art pour créer un « nouveau monde »
Cesare Lombroso a été médecin militaire lors de la guerre civile de 1860 en Italie, raconte Gustavo Giacosa. Ce conflit opposait l’armée, constituée essentiellement de soldats piémontais (nord), à des paysans méridionaux qui refusaient d’être soumis au nouvel Etat unique. Ces « brigands » du sud ont rempli les prisons du nord de l’Italie. L’exposition fait voir une collection de pichets décorés de dessins et de graffiti par ces prisonniers. Et c’est à partir du crâne de l’un d’entre eux que Lombroso a développé sa théorie. D’où le titre de l’exposition, « Banditi dell’arte » (bandits de l’art).

L’œuvre la plus frappante de l’exposition est sans doute le « Nouveau Monde » de Francesco Toris (1860-1918), un « carabiniere » (gendarme) enfermé à l’hôpital de Collegno (province de Turin). Il a patiemment créé cette espèce d’ »œuf cosmique », selon les mots de Gustavo Giacosa. Il a récupéré des os de bovin dans les cuisines de l’hôpital, les a sculptés et gravés, puis assemblés sans colle ni clous. Il faut regarder de près ce qui paraît à première vue un amas confus. Il est construit sur des roulettes, il y a des échelles, des ponts, des portes, à forte charge symbolique, et aussi des visages.

Franco Bellucci, Assemblage, 2007, Atelier Blu Cammello

Franco Bellucci, Assemblage, 2007, Atelier Blu Cammello

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L’art pour communiquer
Le nom de l’œuvre est de son auteur. Et c’est un élément qui revient souvent, ce besoin chez les personnes internées de créer un « nouveau monde » qui les libère. Versigno G., lui, s’occupait du nettoyage de son hôpital. Il récupérait des morceaux de serpillières et de chiffons avec lesquels il se tissait des vêtements, portant jusqu’à 40 kg sur le dos. Se créant une sorte d’ »habit chamanique »,  selon Gustavo Giacosa, il se constituait lui aussi un nouveau monde.

Les œuvres des internés permettent de communiquer à des personnes qui parfois ne parlent à personne. Comme Oreste Fernando Nannetti, interné à Volterra à la fin des années 1970. Il a gravé son journal avec la pointe de la boucle de son pantalon sur les murs de l’hôpital. Ou Cesario Lattuca, un ébéniste sourd-muet qui se libérait de ses cauchemars d’enfance en créant des bêtes fantastiques.

Versino G., Pantalon et Veste, fin du XIXe siècle

Versino G., Pantalon et Veste, fin du XIXe siècle

© Musée d'anthropologie de Turin

Des ateliers thérapeutiques, ou juste pour créer
A la fin des années 1950 sont menées de premières expériences avec les malades, l’art thérapie se développe, des ateliers se créent, sans forcément qu’il y ait un but thérapeutique. « On laisse la personne s’exprimer, ou ne pas s’exprimer », raconte Gustavo Giacosa.

C’est ainsi qu’un artiste comme Carlo Zinelli (1916-1974) a pu bénéficier, comme d’autres, à la fin de sa vie, d’une « écoute attentive » et de matériaux spécifiques qui changent des objets de récup fréquemment utilisés par ses prédécesseurs. Il est le premier Italien à avoir intégré la collection de Jean Dubuffet.

Les internés-artistes italiens, qui cherchent avec leurs œuvres à sortir de l’enfermement, vont trouver une attention quand, avec la loi de 1978, l’institution psychiatrique, remise en cause depuis plusieurs années, est révolutionnée. La « psychiatrie démocratique » s’épanouit, des liens sont créés entre l’intérieur et l’extérieur. Les ateliers se développent, réunissant artistes et malades.

Pietro Ghizzardi, Ottavia, 1960

Pietro Ghizzardi, Ottavia, 1960

© Musée Pietro Ghizzardi, Boretto

Un art souvent désintéressé
Franco Bellucci, qui réside à Livourne dans un hôpital ouvert et qui fréquente l’atelier « Blu Cammello » (bleu chameau) prend des objets, des jouets qu’il ligote avec des tuyaux, des ficelles ou des fils électriques, comme pour « tenir les forces qui s’échappent ». Ses œuvres peuvent être vues comme un pendant du « Nouveau Monde » de Francesco Toris.

Gustavo Giacosa raconte l’histoire de Melina Riccio, une femme devenue « un personnage de folklore » à Gênes, où elle est connue pour ses graffiti. D’abord, elle a parcouru l’Italie pour lancer sur les murs « des messages en rimes invitant à retourner à la nature, à recréer un paradis sur Terre ». Aujourd’hui, elle brode et coud sur des drapeaux des bouts de tissus usagés et sales qu’elle lave, comme dans un rite de purification. Elle vit de produits de récupération, cherchant à démontrer qu’une autre vie est possible sans argent. Elle refuse de vendre ses œuvres.

Ce qui pose la question, délicate du profit dans l’art brut, à l’heure où le marché de l’art s’en empare, et alors que le but de ses auteurs n’est pas, a priori, de faire de l’argent.

Fausto Badari, sans titre, 2011, atelier La Manica lunga, Fondazione Sospiro

Fausto Badari, sans titre, 2011, atelier La Manica lunga, Fondazione Sospiro

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Il y aurait plein d’autres artistes à citer, comme ces retraités qui se mettent à créer des œuvres de « land art », l’énorme globe terrestre d’Orpheo Bartolucci, les crèches  de Mario Andreoli, des œuvres souvent menacées de disparaître.

Gustavo Giacosa, comédien, s’est intéressé à l’art brut par l’intermédiaire du théâtre. Il a voulu ici porter « le regard d’un artistes sur d’autres artistes », soulignant la force incroyable qui anime leurs œuvres. Il souligne aussi combien il est délicat d’aborder cette forme d’art : « On a un pouvoir quand on présente des œuvres d’art brut, une responsabilité quand on envisage d’écrire la biographie » de personnes dans un tel état de vulnérabilité. « On a cherché à rendre honneur à ces personnes », conclut-il.

Banditi dell'arte, Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard, 75018 Paris
ouvert tous les jours, en semaine 10h-18h, samedi 10h-19h, diomanche 11h-18h
tarifs : 8€ / 6,50€
jusqu'au 6 janvier 2013