Attaque à Ouagadougou : la photographe franco-marocaine Leïla Alaoui décède de ses blessures

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 19/01/2016 à 10H09
La photographe Leïla Alaoui ici en 2011. 

La photographe Leïla Alaoui ici en 2011. 

© STRINGER / HANDOUT / AFP

La photographe franco-marocaine Leïla Alaoui, qui avait été grièvement blessée dans l'attentat de Ouagadougou, est décédée lundi soir le 18 janvier, a annoncé l'agence de presse marocaine MAP. Un rapport a été demandé à l'inspection générale du ministère français des Affaires étrangères sur les circonstances de son décès.

La jeune femme "est décédée vers 21h15 dans une clinique de la capitale Ouagadougou des suites d'un arrêt cardiaque", a indiqué la MAP, citant l'ambassade du Maroc au Burkina Faso. "La dépouille de la défunte sera rapatriée au Maroc aussitôt après accomplissement des procédures requises", a-t-on précisé de même source.

Blessée dans l'attaque à la terrasse du café-restaurant Cappuccino

Leïla Alaoui avait été blessée par balles vendredi soir le 15 janvier, alors qu'elle se trouvait à la terrasse du café-restaurant Cappuccino. Transportée à l'hôpital, elle avait été opérée durant plusieurs heures. 

La photographe se trouvait au Burkina Faso dans le cadre d'une mission pour l'ONG  Amnesty International. Deux autres Français ont été tués dans l'attaque jihadiste de Ouagadougou,  qui a fait au moins 30 morts. Un Portugais résidant de longue date en France  est également décédé.

Leïla Alaoui avait récemment été exposée à la Maison européenne de la photographie

L'artiste franco-marocaine était reconnue dans son milieu professionnel, au Maroc, en France, ainsi qu'au Liban, où elle vivait une partie de l'année. Née en 1982, Leila Alaoui a étudié la photographie à l’université de la ville de New-York. Selon la Maison européenne de la photographie, "son travail explore l’identité, les diversités culturelles et la migration dans l’espace méditerranéen. Elle utilise la photographie et la vidéo et développe un langage visuel aux limites du documentaire et des arts plastiques". 

Après New York, Dubaï ou encore l'Institut du monde arabe (IMA) à Paris, son travail avait été exposé ces dernières semaines - jusqu'à ce dimanche - à  la Maison européenne de la photographie, à l'occasion d'une Biennale dans la capitale française.
"Les Marocains" - Essaouira.

"Les Marocains" - Essaouira.

© Leila Alaoui

L'exposition s'appelait "Les Marocains" : c'est "une série de portraits photographiques grandeur nature réalisés dans un studio mobile que j’ai transporté autour du Maroc", expliquait-elle dans sa présentation. "Puisant dans mon propre héritage, j’ai séjourné au sein de diverses communautés et utilisé le filtre de ma position intime de Marocaine de naissance pour révéler, dans ces portraits, la subjectivité des personnes que j’ai photographiées", poursuit celle qui s'est inspirée pour ce travail de “The Americans”, portrait de l’Amérique d’après-guerre réalisé par Robert Frank.

Amnesty : "Leila était une photographe talentueuse"

Amnesty International a exprimé sa "grande tristesse" mardi, précisant que la photographe se trouvait devant le café Cappuccino, en face de l'Hôtel Splendid, lorsqu'elle avait été blessée à la jambe et au thorax. Selon l'organisation, son évacuation était en préparation quand elle est décédée lundi soir d'un arrêt cardiaque. "Leila était une photographe talentueuse, que nous avions envoyée au Burkina Faso pour un reportage photo sur les droits des femmes", explique Amnesty. Son chauffeur, Mahamadi Ouédraogo, a également été tué dans l'attentat.

 "Elle s'était notamment impliquée auprès des migrants au Maroc, qui sont  20.000 à 30.000 dans le pays, venant essentiellement d'Afrique subsaharienne. Par ses photos, elle cherchait à montrer l'humanité de ces personnes dont on ne retient souvent que le statut de sans-papiers. Elle parlait de son travail avec intelligence et passion", se souvient le journaliste de l'AFP Guillaume Klein, qui l'avait rencontrée au Maroc.

Tahar Ben Jelloun : "Le monde de l'art perdu une étoile"   

En 2013, à la Fondation Orient-Occident de Rabat, elle avait organisé, en collaboration avec le HCR (Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU), un atelier avec un groupe de 20 femmes et jeunes  réfugiés pour leur permettre de s'exprimer.
   
"Elle leur avait donné l'appareil et leur avait demandé de prendre des photos illustrant leurs conditions de vie au Maroc, en laissant libre cours à leur 'imagination artistique'", a raconté le journaliste. "Elle était reconnue  et appréciée dans son milieu, et faisait partie du 'Maroc qui bouge'. C'était  manifestement une belle âme."

L'écrivain Tahar Ben Jelloun a salué sur son blog "une artiste passionnée et qui savait débusquer le réel derrière l'apparence, montrer la splendeur d'un corps derrière le voile des préjugés". "Aujourd'hui, le monde de l'art perd une étoile, une superbe créatrice (...) pour les droits de l'Homme, pour les droits de montrer ce que le grand public ne voit pas".

La famille critique l'attitude des autorités françaises

Le Premier ministre français Manuel Valls lui a rendu hommage en tweetant : "Profonde tristesse car Leila Alaoui, c'était l'engagement, la culture, le talent. Tout cela, les terroristes ne pourront jamais l'abattre".

"On a tué l'art, on a tué la jeunesse, On a tué la lumière", a déploré Rachid Badouli, un des responsables de la Fondation Orient-Occident de Rabat, rappelant que la jeune femme avait "milité toute sa vie pour la cause humaine".

Des critiques ont néanmoins été émises par ses proches sur la prise en charge médicale de la photographe et sur l'attitude des autorités françaises pendant son hospitalisation. A Paris, le ministère des Affaires étrangères a annoncé qu'un  "rapport " avait été demandé à l'inspection générale du ministère sur les circonstances de son décès.