A Sèvres, le grand puzzle des pièces brisées pendant la guerre

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 04/06/2014 à 10H48
Le Musée national de la Céramique de Sèvres

Le Musée national de la Céramique de Sèvres

© Franck Renoir / MaxPPP

Le musée de la Céramique de Sèvres s'est lancé il y a deux ans dans un puzzle géant : la reconstitution d'œuvres d'art détruites dans un bombardement en 1942, à partir de millions de tessons conservés dans des caisses en bois depuis 70 ans. Plus de 1000 objets ont déjà été reconstitués mais la plupart restent encore à restaurer.

Fragments d'assiettes antiques en porcelaine chinoise, bris de faïences de  la Renaissance italienne, restes de statuettes en terre cuite du XVIIIe : les débris sont de toutes dimensions et comprennent aussi bien des objets presque au complet que d'autres réduits à la taille de grains de riz. Ils ont été retrouvés dans quelque 350 caisses, entreposées ici ou là et quasi oubliées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
 
"C'est comme si vous aviez acheté mille puzzles, que vous les aviez  mélangés, et qu'aucun n'était totalement complet", explique Véronique Milande, chef du service de restauration au musée de Sèvres (Hauts-de-Seine). "Il y a du boulot pour 10 générations" de restaurateurs, ajoute-t-elle.
 
Les vitrines soufflées par un bombardement en 1942
Installés en bord de Seine depuis 1756, la manufacture de Sèvres et son musée ont été touchés par un lourd bombardement, le 3 mars 1942, l'aviation britannique cherchant à détruire les usines Renault utilisées par les Allemands pour produire de l'armement et situées à quelques centaines de mètres de là.
 
"Le souffle des bombes a fait tomber toutes les fenêtres, ainsi que toutes  les vitres des vitrines et la plupart des oeuvres accrochées", abîmant ou détruisant quelque 8.000 objets, selon Véronique Milande.
 
Au lendemain du bombardement, les conservateurs ont ramassé des milliers de tessons de céramique, les ont emballés dans du papier kraft, étiquetés et stockés dans des caisses en bois. Même les fragments de verre et de bois des vitrines ont été balayés et conservés dans des sacs.
 
Les débris triés puis remontés
Le musée a commencé à ouvrir les caisses pour en faire l'inventaire en 2012, après un sommeil de 70 ans, attribué notamment au manque de personnel et de moyens. "Les conservateurs ont parfois retrouvé, grâce à ce tri, des objets précieux qu'ils savaient présents dans les collections et touchés par le bombardement, mais dont on avait perdu la trace", selon la spécialiste.
 
Les objets cassés sont triés par couleurs sur des plateaux, puis "remontés"  avec du ruban adhésif "pour voir à quoi cela ressemble", explique-t-elle. "Une fois que vous avez la forme, on plonge dans les plateaux et, petit à petit, on retrouve des morceaux" manquants, ajoute-t-elle. Ces objets sont alors photographiés, répertoriés, puis à nouveau démontés en attendant leur éventuelle restauration complète.
 
Certains objets, peu endommagés ou considérés comme importants pour les collections, seront restaurés en priorité ; d'autres ne le seront probablement jamais, selon Eric Moinet, conservateur du musée.
 
Des financiers chinois mis à contribution
"Nous allons faire appel à des partenariats pour aider à la restauration des pièces asiatiques", en demandant notamment de l'aide à des financiers chinois, explique Eric Moinet. D'autres opérations de mécénat seront proposées à des privés français, ajoute-t-il.
 
Environ deux tiers des caisses ont déjà été traitées et plus de 1.000 objets reconstitués, même s'ils demeurent pour le moment en morceaux, dans des sacs plastiques.
 
Seule une dizaine d'objets en porcelaine ont jusqu'à présent été totalement reconstruits, ainsi qu'un lot de 109 oeuvres en terre cuite du XVIIIe siècle qui ont servi à la fabrication de biscuits (modèles) pour des porcelaines et feront partie d'une exposition au musée l'an prochain.
 
Pour Briana Feston, une restauratrice américaine qui a géré pendant près d'un an les opérations de tri, "c'est un boulot énorme (...) mais si vous y passez assez de temps et si vous vous montrez suffisamment obsessionnel  compulsif, vous arrivez à remettre tous les bouts en place".