Picasso et son atelier normand de Boisgeloup au musée des Beaux-Arts de Rouen

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 08/04/2017 à 12H50, publié le 07/04/2017 à 15H18
Vue de l'exposition "Boisgeloup, l'atelier normand de Picasso" au musée des Beaux-Arts de Rouen (du 1er avril au 11 septembre 2017)

Vue de l'exposition "Boisgeloup, l'atelier normand de Picasso" au musée des Beaux-Arts de Rouen (du 1er avril au 11 septembre 2017)

© Charly Triballeau / AFP

Rouen propose une saison Picasso, avec trois expositions : une grande au musée des Beaux-Arts, sur les années normandes de l'artiste, quand il travaillait dans son château de Boisgeloup dans les années 1930. Et deux plus petites, non moins intéressantes, sur la céramique du grand artiste espagnol et sur son complice et maître de la sculpture de fer Julio González (jusqu'au 11 septembre)

C'est décidément l'année de Picasso. Il n'y a pourtant aucune célébration particulière, mais comme le dit Sylvain Amic, le directeur des musées de Rouen et commissaire de l'exposition, "on n'a jamais fini d'interroger les grands personnages". Et pourquoi à Rouen, où on a plutôt l'habitude de voir les impressionnistes ? Parce que Picasso a été normand, pendant quelques années, quand il a travaillé, au début des années 1930, au château de Boisgeloup, près de Gisors (Eure).
 
Grâce à de nombreux prêts du musée national Picasso de Paris, le musée des Beaux-Arts de Rouen se penche sur cette période où Picasso se remet à la sculpture, inspiré par la figure de la jeune Marie-Thérèse Walter, avec qui il a une liaison secrète depuis 1927. Une période aussi où il expérimente de nouveaux matériaux et un nouveau langage. L'exposition aborde tous les aspects de sa création pendant ces années fécondes, en premier lieu la sculpture bien sûr mais aussi la peinture, le dessin et même la photo.
 
En 1930, Picasso achète le château de Boisgeloup, édifice construit au XVIIe-XVIIIe siècle à une soixantaine de kilomètres de Paris, où il va travailler intensément jusqu'en 1935. C'est la première fois qu'il achète un grand domaine. C'est un lieu isolé, à l'écart des routes, où il peut se retirer pour créer. Il y reçoit tout de même des proches et des amis, qui apparaissent sur des photos et des films.
Pablo Picasso, "Boisgeloup sous la pluie", Boisgeloup, 30 mars 1932, Musée national Picasso-Paris, dation
Pablo Picasso, 1979

Pablo Picasso, "Boisgeloup sous la pluie", Boisgeloup, 30 mars 1932, Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979

© Succession Picasso 2017 - © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau

De grandes sculptures en plâtre

Pas d'électricité, pas de chauffage, le cadre est spartiate, ce qui ne le dérange pas, il dit même que le froid le stimule. Olga, avec qui il est marié depuis 1918, essaie de rendre le château plus confortable, comme le montrent des documents, factures de travaux et même un projet de piscine qui ne fut jamais réalisé. Quand ils se séparent, en 1935, c'est elle qui récupère Boisgeloup et Picasso y reviendra peu, même s'il continue à se préoccuper du domaine.
 
Picasso a réalisé peu de paysages, mais à Boisgeloup il peint plusieurs fois la vue depuis la fenêtre de son atelier de peinture. Plusieurs petits tableaux témoignent ainsi de l'amour qu'il avait pour cet endroit. La magie du lieu est évoquée en 1932 par des photos de Brassaï, qui prend la façade du château dans la lumière des phares de l'Hispano-Suiza de l'artiste.
 
Brassaï photographie surtout les sculptures dans le grand atelier que Picasso a installé dans les écuries : on aperçoit les plâtres derrière un grand portail. Car, "à Boisgeloup, Picasso va reprendre son activité de sculpteur. Il va disposer de grands ateliers aux volumes suffisants pour pratiquer la sculpture, notamment en plâtre", souligne Virginie Perdrisot, co-commissaire de l'exposition. Il y réalise de puissants bustes et visages dans lesquels on reconnait les traits caractéristiques de Marie-Thérèse Walter. Il a rencontré la jeune femme trois ans plus tôt à Paris, dans la rue, et elle va être sa muse à Boisgeloup.

Pablo Picasso : à gauche, "Femme assise dans un fauteuil rouge" Boisgeloup, 1932, Musée national
Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979 - A droite "Tête de femme" Boisgeloup, 1931-1932, Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979

Pablo Picasso : à gauche, "Femme assise dans un fauteuil rouge" Boisgeloup, 1932, Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979 - A droite "Tête de femme" Boisgeloup, 1931-1932, Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979

© A gauche et à droite : © Succession Picasso 2017 - © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau

Marie-Thérèse, la muse de Boisgeloup

Ses formes rondes, son nez busqué, ses yeux en amandes, sa coiffure en coque inspirent à l'artiste une série de bustes dont quelques-uns sont réunis dans une pièce de l'exposition, impressionnants. Certains sont tout à fait figuratifs, d'autres plus abstraits, recomposant une figure à partir d'éléments de corps féminin. Picasso lui-même a fait des photos de ses plâtres, pour étudier comment ils prenaient la lumière.
 
Sur les diverses photos de Boisgeloup, on voit Olga, et même Dora Maar en 1937, mais Marie-Thérèse n'apparaît jamais, on n'a aucune preuve de sa présence à Boisgeloup. Pourtant, elle hante Picasso : il la représente aussi dans ses peintures, reprenant les mêmes volumes dans des tableaux comme "Femme au fauteuil rouge", qui sont comme des sculptures en peinture. Il la peint souvent couchée, offerte, figure ronde et solaire, parfois associée à la fertilité de la nature, avec des fruits.
 
A Boisgeloup, Picasso récupère des matériaux dans le parc, comme des morceaux de bois de tilleul qu'il taille au canif, créant de petites figures allongées dont le visage révèle encore une fois les traits de Marie-Thérèse. Inspiré par la nature, il prend l'empreinte d'une feuille dans le plâtre, colle un papillon sur un petit tableau en relief, sculpte un coq.
Pablo Picasso, "La Femme à l’orange" ou "La Femme à la pomme", Boisgeloup, circa 1934, Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979

Pablo Picasso, "La Femme à l’orange" ou "La Femme à la pomme", Boisgeloup, circa 1934, Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979

© Succession Picasso 2017 - Gestion droits d’auteur - Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Béatrice Hatala


Un nouveau langage en sculpture

Il poursuit aussi l'œuvre graphique autour de la figure du Minotaure qu'il a entamée en 1928, ou ses recherches sur les baigneuses, faisant esquisser un pas de danse à ses bronzes et faisant dialoguer, là encore, peinture et sculpture.
 
Dans la dernière salle, une série magistrale de sculptures montre comment, à Boisgeloup, Picasso a renouvelé son langage, assemblant des formes disparates, créant des textures en moulant du carton ondulé ou du grillage de poulailler, imaginant une tête à partir d'un moulage de boîte, utilisant des empreintes de feuilles, des objets du quotidien ou des outils, une louche pour une tête, des griffes pour les mains, assemblant des morceaux de bois peint.

Picasso au musée de la Céramique

Pablo Picasso, "Bouteille : Femme agenouillée", Vallauris, [1950], Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979

Pablo Picasso, "Bouteille : Femme agenouillée", Vallauris, [1950], Musée national Picasso-Paris, dation Pablo Picasso, 1979

© Succession Picasso 2017 - Photo © RMNGrand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Béatrice Hatala


Il ne faut pas rater, au musée de la Céramique de Rouen, à deux pas du musée des Beaux-Arts, l'exposition des céramiques de Picasso qui a lieu en même temps. Plus rien à voir avec Boisgeloup, puisque c'est à la fin des années 1940 qu'il se met à la terre cuite, à Vallauris, avec la complicité de Georges et Suzanne Ramié. L'exposition est modeste, deux petites salles, mais elle montre bien comment Picasso a détourné des pièces utilitaires : il déforme des bouteilles et y ajoute des bras pour évoquer un corps féminin, transforme un poêlon à châtaignes en masque, recompose le volume d'un visage en peignant sur un fragment de brique.

Il explore toutes les façons de s'exprimer avec la céramique : il représente un oiseau en cage sur un pichet, peint une figure sur une gazette de four (sorte de grande tuile qui sert à l'enfournement des poteries). Il utilise des pièces tournées qu'il déforme, écrase. Il crée une nature morte au fond d'une assiette, inspiré par les plats de Bernard Palissy, le célèbre potier du XVIe siècle.

"Picasso explore ce média avec sa vision de peintre et de sculpteur, certes, mais aussi avec une vision de céramiste. Il va vite comprendre qu'il y a quelque chose à faire avec la céramique, qui va lui apporter beaucoup dans sa sculpture", remarque Paul Bourassa, conservateur au Musée national des beaux-arts du Québec et commissaire de l'exposition. "On a voulu montrer dans cette exposition les liens avec la sculpture, comment il y a des parallèles dans les techniques qu'il utilise, et même comment la céramique va lui permettre de développer un nouveau langage en sculpture."

Pour la petite histoire, Picasso avait trouvé dans la céramique un moyen de se rapprocher du peuple, raconte le commissaire : pour être cohérent avec son engagement au côté du parti communiste, Picasso a demandé à Madoura (l'atelier des Ramié) de produire des éditions à partir de ses originaux à 20, 50 ou même 400 exemplaires à des prix abordables.

González-Picasso au musée Le Secq des Tournelles

 

Julio González, "Don Quichotte", Paris, Centre Pompidou - Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle Don de Mme Roberta González en 1966

Julio González, "Don Quichotte", Paris, Centre Pompidou - Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle Don de Mme Roberta González en 1966

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

Troisième volet de la saison Picasso à Rouen, le musée de la ferronnerie Le Secque des Tournelles, situé aussi à quelques pas du musée des Beaux-Arts, propose une petite exposition consacrée au sculpteur Julio González (1876-1942), maître du fer. Le titre ("González / Picasso, une amitié de fer") est un peu trompeur, car si Picasso l'a bien connu et a travaillé avec lui, ce sont surtout des œuvres de Julio González qui sont présentées là.


Ce n'est pas une raison pour bouder l'exposition car l'oeuvre de cet artiste barcelonais, installé à Paris à partir de 1900, est d'un grand intérêt et d'une grande beauté.

L'exposition d'une cinquantaine de pièces est organisée grâce à des prêts du Centre Pompidou, dans le cadre de la célébration de ses 40 ans : le Centre possède un fonds important plus de 250 œuvres de Julio González, dont 170 données par sa fille après son décès. Quelques pièces d'art décoratif et des bijoux ouvrent le parcours, car l'artiste faisait partie d'une famille d'artisans et cette production commerciale lui a permis de vivre.

Julio González est considéré comme l'inventeur de la sculpture en fer moderne, avec ses formes aériennes, plus ou moins figuratives, insectes élancés ou évocation poétique de notions plus abstraites, fruits de ses recherches sur le plein et le vide.

"Les œuvres que vous voyez là ont fait de lui le plasticien du vide. C'est lui qui a mis au point cette sculpture métallique où le vide occupe autant d'importance que le plein. C'est l'idée d'un dessin dans l'espace qui reconstitue une figure", souligne Brigitte Léal, directrice adjointe du musée national d'Art moderne du Centre Pompidou et commissaire de l'exposition. Des figures comme le "Don Quichotte" élancé ou la fine "Femme à la corbeille" quasi abstraite, réalisées dans les années 1930, des années cruciales de sa carrière.

Picasso et Gonzalez se sont connus dès la fin des années 1890 mais ils ont surtout collaboré au moment du projet de monument à Guillaume Apollinaire entre 1928 et 1932. Picasso a besoin de González et si ses compétences techniques l'ont aidé, la collaboration a aussi été une grande stimulation artistique pour González.

 

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