"Les Etats Généreux de la Culture" riche première étape à Lyon

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/11/2016 à 18H03
Le salle de l'Institut Lumière le 19 novembre 2016

Le salle de l'Institut Lumière le 19 novembre 2016

© Jean-François Lixon

La rédaction de Télérama lance "Les Etats Généreux de la Culture". En quatre étapes, Lyon, Marseille, Paris et Lille, elle convie le public et les acteurs de la Culture en France à réfléchir à des propositions qui seront réunies dans un livre blanc remis à la ministre de la Culture et aux candidats à l'élection présidentielle. Au cœur de l'enjeu : la réponse de la Culture à la montée du populisme.

Trouver des idées. Voici en trois mots comment résumer le souci des participants à la première étape des "Etats Généreux de la Culture", une série de quatre journées de réflexion initiées par Télérama. La première, sous le parrainage de la comédienne, réalisatrice et romancière Sylvie Testud et du concepteur lumières Philippe Morvan avait pour décor l'Institut Lumière de Lyon le samedi 19 novembre 2016, les suivantes sont prévues pour le 26 novembre au Mucem de Marseille, le 3 décembre à Paris au Centquatre et enfin le 10 décembre à Lille, au théâtre du Nord.

Au terme de ces moments de réflexion et de propositions, un livre blanc sera rédigé et donné en février à la ministre de la Culture, Audrey Azoulay et surtout aux candidats à l'élection présidentielle des 23 avril et 7 mai 2017. Il s'agit, non pas de présenter des doléances, mais de faire des propositions. A l'origine de cette interpellation de ceux qui postulent à la direction du pays, cette constatation : la Culture est absente du débat politique, les voix doivent se faire entendre. Fabienne Pascaud, la directrice de la rédaction de Télérama l'explique en quelques mots.


La journée était divisée essentiellement en deux grands débats, le premier sur le thème "Comment réinventer la politique et l'économie culturelles", le second "Sortir de l'entre-soi culturel, faire advenir la diversité..."

 "Comment réinventer la politique et l'économie culturelles"

Cette matinée avait pour intervenants au débat Dominique Hervieu (Biennale de la Danse de Lyon), Vincent Carry (Nuits sonores, Arty Farty), Jean-Michel Ribes (Théâtre du Rond-Point, Paris), Thierry Frémaux (directeur de l’Institut Lumière de Lyon, délégué général du Festival de Cannes) et  Emmanuel Wallon (professeur de sociologie politique).

Après avoir constaté un désengagement général des collectivités locales comme de l'Etat, conséquence à la fois de la crise et de la décentralisation, des propositions ont été faites pour changer les modèles économiques. Il faudrait ainsi, selon l'exemple mis en place à Lyon avec le Festival Lumière, imaginer des opérations populaires qui accueillent une grande partie du public souvent oublié et lui faire découvrir le travail de fond réalisé par les structures pérennes, dans ce cas de l'Institut Lumière. La directrice de la biennale de la Danse, Dominique Hervieu acquièsce et rappelle que c'est aussi le cas pour le défilé et la Biennale de la Danse qui ont su conquérir un nouveau public. Ce nouvel auditoire fréquente désormais la Maison de la Danse (seul théâtre national entièrement consacré à cette discipline). Ces efforts vers un nouveau public, alliés à une politique de réduction de la grille tarifaire ont permis à des gens socialement éloignés de l'offre culturelle de la découvrir et de ne plus "avoir honte" d'entrer dans un théâtre ou d'aller voir un spectacle de danse.

Le rôle des mécènes ou des sponsors a également été évoqué, chacun des acteurs culturels concernés assurant que les financeurs privés n'ont jamais tenté d'intervenir dans la programmation. L'un d'eux, Vincent Carry, des Nuit Sonores, rappelle qu'il fonctionne avec à peu près 0% de financement public. Et malgré les contraintes, il s'oblige à verser à ses employés un salaire égal à ceux d'un théâtre public.

Les deux parrains de cette journée des Etats Généreux, le scénographe des lumières Philippe Morvan et la comédienne Sylvie Testud, 

Les deux parrains de cette journée des Etats Généreux, le scénographe des lumières Philippe Morvan et la comédienne Sylvie Testud, 

© Jean-François Lixon

Jean-Michel Ribes

Jean-Michel Ribes, avec la fougue et le sens de la formule qu’on lui connait a mis l'accent sur le désir et réaffirmé que la culture devait redevenir "sexy". Mais précise-t-il tout de suite : "je ne suis pas une maison de passe, je suis un théâtre, je ne les mets pas dans le désir. Il s'agit de proposer des choses qui sortent des cotes, je programme ce que les gens ne savent pas qu’ils aiment déjà".  Il faut créer la surprise, le saut dans le vide ajoute-il, c'est le pemier moteur, alors l'économie suit. Si elle ne suit pas, ça ne marchera pas. C'est le rêve affirme aussi le directeur du théâtre du Rond-Point, qui nous fait vivre économiquement. Prenant l'exemple des enfants, "il n'y a pas besoin d'expliquer Magritte aux enfants", dit-il. Et, évoquant une nouvelle fois l'importance du désir, il insiste : "Il faut alléger le poids de la société qui nous entoure, les règles… lutter contre l’esprit de sérieux, le cholestérol de l’imaginaire".
 

La culture rempart contre le populisme ?

Au coeur des interrogations partagées par l'ensemble des intervenants, celle qui porte sur l'échec du monde de la culture à s'ériger en rempart contre le populisme. Entre les franges de la population acquises à la culture, qui fréquentent les lieux où elle se déploie et celles que l'on va chercher délibérément parce qu'elles en sont objectivement privées (les personnes hospitalisées, handicapées ou emprisonnées par exemple), entre ces deux extrêmes une immense masse de Français refuse la culture parce que la culture ne les a pas accueillis. L'impasse qui a été faite pendant des décennies sur leur sort et le mépris dans lequel étaient tenus les acteurs socioculturels comme les MJC les a laissés à la merci de tous les simplifications et récupérations.

La Culture BTP

Les subventions culturelles sont souvent concentrées là où on n'en a pas besoin. Le ministère de la Culture (qu'il faudrait supprimer selon Vincent Carry) ne fait que renouveler les institutions en place et ferme la porte aux nouveaux projets. On investit dans les structures, c'est le financement BTP de la Culture et pas dans les projets. Par ailleurs, et c'est une nouvelle fois Jean-Michel Ribes qui le constate, ce désintérêt institutionnel pour la Culture s'accompagne d'une "anesthésie de la révolte chez les jeunes".

Le sociologue Emmanuel Wallon en rajoute :" les gros équipements ne font pas une politique culturelle. On a besoin de beauté dans les gares, les parkings, les hopitaux, c'est une écologie culturelle, pas chère, à financer sur les frais de chantier". Toujours ce souci de toucher ceux qui sont encore rétifs à l'idée de Culture. Il ne s’agit pas de démanteler ce qui existe, ajoute cet enseignant à Nanterre, les spécialistes du démantèlement arrivent bientôt et ça ne va pas faire du mal qu’à Paris, anticipant le résultat de l'élection présidentielle.

 

Michel Noir, seul "politique" présent

L'ancien maire de Lyon, Michel Noir, retiré de la politique est intervenu évoquant plusieurs chantiers qui furent les siens quand il dirigeait la capitale des Gaules : "La chance de la ville c’est d’apprendre l’autre : à l’école dès le début, les disciplines du sensible sont sacrifiées. Pourtant on passe sa vie à découvrir en soi la part d’autrui. L’art c’est le désir de l’autre. Les disciplines artistiques à l’école sont essentielles. Il faut que l'art soit présent dans le métro par exemple. Quand on se dit que 80 000 personnes par jour passent par une station, dans un parking. On crée le désir de la beauté."

Quand des jeunes se sont mis à pratiquer le hip hop dans le péristyle de l'Opéra et que le directeur de l'époque a voulu les déloger, le maire a proposé de leur faire bénéficier de la salle de répétition du ballet de l'Opéra. Et ça a donné l'occasion à ces jeunes d'entrer dans l'opéra. Ils ont ensuite crée un groupe très connu. "Les Pokémons".
 

Sortir de l’entre-soi, faire advenir la diversité...

Ce sont finalement les mêmes enjeux qui ont été discutés dans l'après-midi avec de nouveaux intervenants sur le thème énoncé, il faut bien le reconnaître, sur un ton très culturo-culturel :  "Sortir de l'entre-soi, faire advenir la diversité". Rachid Ouramdane (danseur et chorégraphe),  Charles Berling (Théâtre Liberté, Toulon), David Bobée (CDN de Haute-Normandie, Rouen) et Leonora Miano (auteure, Crépuscule du tourment) ont eux aussi posé la question de la divresité et de l'accès de tous à la Culture. Comment se sortir de cette tendance à parler de soi à soi, ou à ceux qui nous ressemblent. Comment amener à la Culture ceux qui en sont exclus ?

Ce débat, plus tendu que le premier, a même connu quelques éclats. Notamment quand une personne de la salle a regretté qu'aucun représentant du public ne soit assis à la table des intervenants. "C'est démago" s'emporte Thierry Frémaux. Interpellée de la sorte, l'intervenante du public ne s'est pas démontée et a poursuivi en posant la question de la tolérance du public lui-même : "Est-il capable de cotoyer dans les structures culturelles des spectateurs différents ? ".

Débat tendu entre Jean-Michel Ribes, dans le public et Charles Berling autour du thème du divertissement. Débat tendu entre l'écrivaine Léonora Miano et le chorégraphe Rachid Ouramdane sur la place de l'artiste aux origines étrangères. Débat tendu mais absolument pas stérile.


Décloisonner pour toucher plus de monde

Parmi les conclusions de cette journée de travail, très sérieuse mais parfois détendue par une saillie humoristique de Thierry Frémaux, cette constatation que malgré les efforts, 20% de la population voient 80% des productions culturelles. Que les solutions existent pour lever la "honte" d'entrer dans un musée ou un théâtre, mais qu'il faut avoir les idées et surtout la volonté de les appliquer. La certitude qu'il faut se départir de cet "entre-soi" si préjudiciable à l'idée de Culture. Et pur cela, l'imagination doit reprendre le pouvoir.  Exemple : pour un billet acheté à l'occasion d'un concert, l'Orchestre national de Lyon offrait un billet pour un match de foot.  Ou l'opération "sport, littérature et cinéma" menée à Lyon : on a vu le très populaire Raymond Poulidor à l'Institut Lumière ! Il faut arrêter de se contenter d'accueillir la partie la plus favorisée de la population pour au contraire aller chercher "le grand public qui n'est pas là et dont on ne s'aperçoit pas qu'il n'est pas là.". Et ce sera sans doute la conclusion de cette première journée : le monde de la Culture endosse une responsabilité politique et doit s'engager pour ne pas abandonner les "culturellement défavorisés" à ceux qui profitent de ce défaut de culture pour les exploiter.

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