Les "trésors de l'islam" en Afrique, un autre regard sur le continent à l'Institut du monde arabe

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 17/07/2017 à 11H12, publié le 02/05/2017 à 10H52
Coran à calligraphie fulani, Afrique de l'Ouest, début du XXe siècle, manuscrit et étui en cuir

Coran à calligraphie fulani, Afrique de l'Ouest, début du XXe siècle, manuscrit et étui en cuir

© Vincennes, collection C. Hamès © Photo Cateloy – IMA

Quelles voies a empruntées l'islam en Afrique ? L'Institut du monde arabe pose la question dans une belle exposition mêlant objets anciens et récents, photos et œuvres d'art contemporain. C'est un islam pacifique et original, imprégné des civilisations qui l'ont accueilli, qu'il présente, à l'opposé d'un islam conquérant et intolérant qui voudrait s'imposer aujourd'hui (jusqu'au 30 juillet).

L'Afrique, un continent sans Histoire ? Si c'était encore nécessaire, l'exposition de l'Institut du monde arabe sur l'islam en Afrique sub-saharienne continue à tordre le cou à cette idée, après celle du Quai Branly sur l'Afrique des routes. Des oeuvres "patrimoniales" y côtoient des oeuvres d'art contemporain : au total, plus de 300 pièces provenant principalement de trois aires géographiques, la Corne de l'Afrique et la haute vallée du Nil (actuel Soudan), l'aire swahilie (de Mogadiscio au sud du Mozambique) et l'Afrique de l'Ouest. Elles racontent comment, pendant treize siècles, l'islam s'est implanté et les formes originales qu'a prises l'islamisation en Afrique sub-saharienne.
Abdoulaye Konaté, "Non à la charia à Tombouctou", 2013, installation textile

Abdoulaye Konaté, "Non à la charia à Tombouctou", 2013, installation textile

© Bamako, Mali, Musée national du Mali © Abdoulaye Konaté, Courtesy Primo Marella Gallery


Histoire et art contemporain

On aurait pu avoir des doutes sur le mélange entre histoire et art contemporain mais la fusion est très réussie, quand un tableau de toile bleu foncé du Malien Abdoulaye Konate, représentant une ville sous un grand ciel sombre orné du sabre de la loi islamique, pour dire "Non à la charia à Tombouctou", répond à des boubous brodés exposés plus loin. Ces vêtements sont nés en Afrique de l'Ouest au contact de commerçants musulmans, synthèse entre styles vestimentaires africains et importés du monde arabo-musulman.
 
Ou quand, avec sa série de  photos "Minaret Hats" (2010), Maimouna Guerresi, Italienne convertie à l'islam au Sénégal et membre de la confrérie soufie Baye Fall, imagine des visages surmontés d'un couvre-chef en forme de minaret, porteurs selon l'artiste d'un message de paix.
 
Car c'est un islam pacifique et ouvert que veut montrer l'exposition de l'Institut du monde arabe, à l'heure où des mouvements extrémistes menacent toute la région. Un islam souvent porté par des confréries soufies à l'opposé du rigorisme qui voudrait gagner tout le monde musulman.
Fath al-rahmani, Ethiopie musulmane, 1813, Manuscrit sur papier, Vincennes, collection C. Hamès

Fath al-rahmani, Ethiopie musulmane, 1813, Manuscrit sur papier, Vincennes, collection C. Hamès

© Photo Cateloy – IMA


L'islamisation le long des voies commerciales

Dès le VIIIe siècle, la diffusion de l'islam se fait le long des axes commerciaux où circulent l'or, le sel, les esclaves. Elle se fait lentement et le plus souvent pacifiquement. Deux stèles funéraires portant des inscriptions en arabe montrent que des familles entières de musulmans étaient installées en Nubie (Soudan actuel) dès le XIe siècle. A Madagascar et aux Comores, des tombes du XIIe siècle mêlent traditions locales et musulmane et abritent des objets, vases et flacons de porcelaine et de verre, bijoux.
 
Il faut un moment avant que des royautés sahéliennes adoptent la religion des Arabes, entre le Xe et le XIe siècle. A l'est, dans l'actuelle Ethiopie, des royaumes et des sultanats se créent sur les marchés caravaniers et les ports. Des cités musulmanes autonomes naissent, comme Harar. En Nubie, les musulmans doivent traiter avec la royauté chrétienne et ne s'imposent au niveau de l'Etat qu'entre le XIIIe et le XVe siècle.
 
L'islam va se transmettre par l'écriture, même s'il faut plusieurs siècles avant qu'apparaissent les premiers textes écrits en arabe. Tout autour d'une salle ronde sont exposées des planches grâce auxquelles les étudiants apprennent le Coran. Elles viennent du Soudan, du Kenya, de Somalie et de Mauritanie. Au centre est accroché, "Songs of the Lonely" de Victor Ekpuk : l'artiste d'origine nigériane a récupéré une de ces planches qu'il a peinte en bleu et rouge vifs et sur laquelle il inscrit ses propres signes pour dire l'universel.
Victor Ekpuk, "Songs of the Lonely", Manuscript Series, vers 1998, Washington, D.C., États-Unis, collection de l’artiste

Victor Ekpuk, "Songs of the Lonely", Manuscript Series, vers 1998, Washington, D.C., États-Unis, collection de l’artiste

© Victor Ekpuk


Les manuscrits de Tombouctou

Une classe sociale de lettrés émerge, et Tombouctou (Mali) devient aux XVe et XVIe siècles un carrefour intellectuel dont les universités et les bibliothèques attirent les savants de tout le monde musulman. L'exposition présente plusieurs des fameux manuscrits de Tombouctou, au cœur de l'actualité depuis que la ville a été prise par les jihadistes. Un petit documentaire raconte comment certains ont pris le risque de les exfiltrer, en 2012,  dans le plus grand secret vers Bamako, au péril de leur vie, pour qu'ils échappent à la destruction.
 
Seulement 5% de ces manuscrits sont exploités, les autres restent à traduire et à étudier, apprend-on, et le débat fait rage entre ceux qui souhaitent qu'ils restent à Tombouctou, considérant qu'ils sont l'âme de la cité, et ceux qui pensent qu'il faut les mettre à l'abri ailleurs.
 
Une brève allusion, avec des armes et un manteau de soldat, est faite au mouvement mahdiste, qui a soulevé le Soudan contre l'administration égyptienne et le colonisateur britannique à la fin du XIXe siècle. Il pourrait avoir un écho dans les mouvements jihadistes d'aujourd'hui, mais l'exposition souligne "les exigences intellectuelles et spirituelles des jihads du XIXe siècle" qui les en distinguent.
James Morris, Mosquée du vendredi, Djenné, Mali, 2000, Royaume-Uni, collection de l'artiste

James Morris, Mosquée du vendredi, Djenné, Mali, 2000, Royaume-Uni, collection de l'artiste

© James Morris


Une architecture originale

L'obscurantisme, Aboubacar Traoré, primé aux Rencontres de la photographie africaine de Bamako en 2015, l'a dénoncé en imaginant des figures portant une calebasse peinte en noir à la place de la tête, pour symboliser l'endoctrinement et le lavage de cerveau.
 
L'islam en Afrique sub-saharienne, c'est une architecture originale, qui emprunte aux techniques et aux styles locaux préexistant à l'islam : les photos de Sebastian Schutyser montrent des mosquées du Mali en banco (terre crue) aux structures en bois, un peu irréelles en noir et blanc. Avec Claude Iverné, on est au Soudan, où les mausolées prennent des formes originales, en ogive par exemple. A Djenné au Mali, on trouve le plus grand bâtiment en terre crue du monde, la grande mosquée, inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco : de 75 m de côté et 20 m de haut, elle peut accueillir un millier de personnes (photo de James Morris). En Ethiopie, changement d'ambiance, avec des mosquées turquoise (photos de Paola Viesi).
Masque du Do, Région de Bondoukou ou de Kong, Côte d'Ivoire, XIXe-XXe siècle, Genève, musée Barbier-Mueller

Masque du Do, Région de Bondoukou ou de Kong, Côte d'Ivoire, XIXe-XXe siècle, Genève, musée Barbier-Mueller

© photo Luis Lorenço. Fondation Musée Barbier-Mueller


Grigris, livres de dévotion et tuniques talismaniques

La diversité des cérémonies religieuses est attestée par la persistance de traditions de masques associées à l'islam en Côte d'Ivoire : elles servent par exemple à la protection contre la sorcellerie. Parfois simplement tolérées, elles peuvent être associées au calendrier musulman. Et les talismans, objets magiques qui permettent de se protéger, ne disparaissent pas avec l'islamisation, ils sont au contraire associés à l'islam par le biais de l'écriture puisqu'ils utilisent les textes sacrés.
 
Outre les grigris en cuir, de petits livres de dévotion populaires deviennent des objets magiques, et des tuniques talismaniques sont couvertes de formules issues du Coran, assemblées en schémas très graphiques.
 
Au croisement de l'art et de l'histoire, mêlant architecture, art traditionnel et création contemporaine, cette exposition est intéressante et salutaire. Elle peut aussi se visiter pour la simple beauté des oeuvres présentés.
Aboubacar Traoré, "Inch' Allah", 2015, Dakar, Sénégal, collection de l'artiste

Aboubacar Traoré, "Inch' Allah", 2015, Dakar, Sénégal, collection de l'artiste

© Aboubacar Traore--INCHALLAH--2015_8581