Les arts décoratifs en Italie avant le design industriel, au Musée d'Orsay

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 22/05/2015 à 16H05
Vittorio Zecchin, "Les mille et une nuits", vers 1914, Paris, musée d'Orsay, achat

Vittorio Zecchin, "Les mille et une nuits", vers 1914, Paris, musée d'Orsay, achat

© Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt © Droits réservés

Les Italiens, devenus depuis les années 1950 les rois du design, ont connu entre le début du XXe siècle et la Seconde guerre mondiale une effervescence des arts décoratifs, du "liberty" au futurisme ou au style "novecento", adopté par le fascisme. Un univers à découvrir au Musée d'Orsay qui expose une centaine d'œuvres où les arts décoratifs dialoguent avec la peinture (jusqu'au 13 septembre)

1900-1940, c'est la période que couvre l'exposition "Dolce Vita ? du Liberty au design italien", pour montrer qu'un véritable style italien s'est créé alors. Une période qui n'est pas sereine puisqu'elle débouche sur deux guerres mondiales en passant par 20 ans de fascisme. Elle donne lieu pourtant à une création intense.
 
L'Italie du début du XXe siècle, c'est d'abord une collaboration souvent étroite entre l'artisanat, héritier d'une tradition de qualité, et les beaux-arts.
 
Alors que l'Art nouveau fleurit dans toute l'Europe, il prend en Italie le nom de style "Liberty".  Bugatti dessine des chaises pleines de courbes, comme son élève Eugenio Quarti qui incruste un bureau-coiffeuse de formes sinueuses en nacre.
Federico Tesio, Bureau et fauteuil, vers 1898, Paris, musée d'Orsay

Federico Tesio, Bureau et fauteuil, vers 1898, Paris, musée d'Orsay

© Musée d'Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt © Droits réservés


Vittorio Zecchin, du verre à la peinture

Le maître de la céramique "liberty", Galileo Chini, crée des vases et des carreaux dans lesquels il décline tout le vocabulaire art nouveau : volutes, fleurs et autres motifs végétaux.
 
Car les liens sont nombreux en 1900 en Italie entre les représentants des arts décoratifs et des arts plastiques. Le plus bel exemple de ces ponts est le Vénitien Vittorio Zecchin, un artiste qui touche à tout. Fils d'un artisan verrier, il étudie aux Beaux-Arts, crée des pièces de verre, ouvre un atelier de tapisserie où il invente un point de tapisserie imitant le coup de pinceau.
 
Il fait des mosaïques et peint aussi, notamment un grand panneau pour l'hôtel Terminus de Venise, qui est un monument d'art décoratif, influencé par Klimt, avec ses couleurs éclatantes, ses motifs dorés ou inspirés des murrines (motifs du verre de Murano). "Les Mille et une nuits" est considéré comme un chef-d'œuvre du "liberty" italien.
Nicolaj Diulgheroff, Casa Giuseppe Mazzoti, manufacture, "Vase", vers 1932, Gênes, Wolfsoniana - Palazzo Ducale Fondazione per la Cultura

Nicolaj Diulgheroff, Casa Giuseppe Mazzoti, manufacture, "Vase", vers 1932, Gênes, Wolfsoniana - Palazzo Ducale Fondazione per la Cultura

© Wolfsoniana – Palazzo Ducale Fondazione per la Cultura, Genova © Droits réservés


Avec le futurisme, vive la vitesse

Ce style s'épanouit à la première Exposition internationale d'art décoratif moderne de Turin en 1902, dont l'affiche montre quatre filles drapées dans des robes blanches près d'un arbre en fleurs, très Art nouveau.
 
Le changement est radical vers 1910 avec l'arrivée des futuristes qui veulent renouveler les arts en proposant une esthétique basée sur l'éloge du progrès et de la vitesse : Gino Severini, Umberto Boccioni ou Giacomo Balla traduisent le mouvement dans leurs toiles par des formes géométriques colorées qui débordent du cadre, des flèches…
 
On retrouve cette dynamique dans les arts appliqués, notamment en céramique, avec l'"Aérovase" de Luigi Colombo, un pichet à décor futuriste de Tullio d'Albisola avec bec et anse démesurés, une assiette sur pied déstructuré de Giuseppe Mazzoti.
 
Balla lui-même conçoit une salle à manger vert, jaune et orange vifs délirante, Renato Bertelli une étonnante tête noire de Mussolini en "profil continu" à 360°.
Felice Casorati, "Portrait de Renato Gualino" (Ritratto di Renato Gualino), 1923-1924, Viareggio, Istituto Matteucci

Felice Casorati, "Portrait de Renato Gualino" (Ritratto di Renato Gualino), 1923-1924, Viareggio, Istituto Matteucci

© Photo © Archive Istituto Matteucci © Droits réservés


Le Novecento ou le retour au classicisme

En même temps que le futurisme, l'art "métaphysique" de Chirico, qui dialogue avec les mythes classiques, mêlant des vestiges antiques et des objets de la vie quotidienne, va avoir aussi des prolongements dans les arts décoratifs. Les motifs du liberty ont disparu et ce sont des formes épurées que le peintre Felice Casorati conçoit pour une salle à manger.
 
A la même époque, de nombreux artistes s'opposent aux avant-gardes et appellent à un retour à la tradition, à la création d'un classicisme moderne. C'est le courant "Novecento italiano", qui nait l'année où Mussolini arrive au pouvoir. Il devient l'art officiel du régime fasciste. L'architecte Gio Ponti réinterprète l'urne antique, les meubles ont des formes solides et simples, pour ne pas dire lourdingues.
 
Zecchin est toujours là, même si ses formes se sont épurées, avec de beaux vases en verre fin aux formes classiques
Gio Ponti, Lampe "Bilia", 1931, Corsico, FonanaArte

Gio Ponti, Lampe "Bilia", 1931, Corsico, FonanaArte

© FontanaArte © Droits réservés


Vers le design industriel

Toujours au même moment, dans les années 1920, se développe un autre courant, plus fantasque, celui du réalisme magique, avec l'ambiance étrange des peintures de Felice Casorati ou d'Antonio Donghi où des femmes bourgeoises sont figées dans l'attente. Des œuvres qui dialoguent dans l'exposition avec un lampadaire de Giacomo Manzù (1929) constitué d'une vitre gravée éclairée ou une applique dorée pleine de petits miroirs ronds.
 
Enfin, à la fin des années 1930 on pourra voir les prémices du design industriel, avec un meuble radio en cristal de Franco Albini, le fauteuil Sant'Elia de Giuseppe Terragni sur un structure en tube metallique, la lampe "Bilia" de Gio Ponti, constitué d'un cône metallique et d'une sphère en verre. Pour les rationalistes, les objets sont déterminés par leur fonction, les meubles ont une forme épurée et les ornements décoratifs sont bannis.
 
Dolce Vita ? du Liberty au design italien 1900-1940, Musée d'Orsay, 1 rue de la Légion d'Honneur, 75007 Paris
Du 14 avril au 13 septembre 2015
Tous les jours sauf lundi, 9h30-18h, le jeudi jusqu'à 21h45
Tarifs : 11 € / 8,50 €