Tokyo : des fous d'architecture veulent sauver la "Nagakin Capsule Tower"

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 06/10/2014 à 09H47
La "Nagakin Capsule Tower" à Tokyo

La "Nagakin Capsule Tower" à Tokyo

© JPDN/SIPA

Des boîtes noircies par le temps, empilées les unes sur les autres : la "Nagakin Capsule Tower" détonne dans le quartier d'affaires tokyoïte de Shimbashi. L'un des propriétaires, Masato Abe, veut empêcher la démolition de l'immeuble de 140 chambres à large hublot. Il a été dessiné en 1972 par l'architecte Kisho Kurokawa dans "L'esprit du métabolisme", mouvement architectural des années 1960.

Masato Abe a lancé une campagne de financement participatif (crowdfunding) et espère "recevoir des dons du monde entier". "Nous essayons d'acheter les capsules une par une", explique cet informaticien passionné d'architecture. Chaque capsule donne droit à une voix, pour décider de l'avenir de ce bâtiment qui servit de décor au film "Wolverine" en 2013.
 
Une démolition est envisagée faute de pouvoir "sauvegarder le bâtiment à un coût raisonnable" selon le promoteur immobilier mais doit être votée par au moins 80% des voix pour être actée, rappelle Tatsuyuki Maeda, propriétaire de sept unités qu'il rénove à ses moments perdus. S'il entend les louer, il veut surtout donner une seconde vie à la tour.
              
A la différence des nombreux "capsule hôtels" de la capitale, sortes de caisson pour dormir qui accueillent les "salarymen" ayant raté le dernier train, ces capsules-là incarnent un pan de l'histoire architecturale qu'il faut préserver à tout prix, plaident leurs défenseurs. Dans chaque chambre de 10m2 carrés, à l'allure de navette spatiale, sont nichés un lit, un bureau rabattable et une minuscule salle de bains. On y trouve aussi téléviseur, radio et pendule d'une autre époque.

Charme désuet et audace architecturale attirent des résidents à temps complet dans environ 20 unités, une cinquantaine d'autres servant de bureau, de studio d'art ou de "résidence secondaire". Mais au fil des ans, nombre de ces logements se sont dégradés, faute d'entretien par leurs propriétaires qui verraient bien la tour être démolie : un appartement spacieux dans un immeuble flambant neuf leur rapporterait plus que les 60.000 yens (435 euros) de loyer mensuel pour une capsule.

L'artiste Takami Sugawara a transformé la sienne en une sorte d'appareil photo : la lumière du jour n'entre dans la capsule que par un trou minuscule et le monde extérieur apparaît sur les murs... mais inversé.
L'architecte Kisho Kurokawa à l'origine de la Nagakin Capsule Tower
Du coup, la vie n'y est pas si facile. "L'isolation à l'amiante n'est plus vraiment efficace, alors l'hiver il faisait très froid et inversement, très chaud l'été", se souviennent les architectes portugais Ana Luisa Soares et Filipe Magalhaes, qui ont partagé une capsule pendant un an. L'ensemble a failli être rasé en 2007 à la demande des propriétaires, malgré une pétition et l'intervention de Kisho Kurokawa lui-même auprès du promoteur immobilier de Nakagin. Mais la crise financière internationale a sauvé la tour et, malgré le décès de l'architecte fin 2007, la campagne de mobilisation a été relancée sous l'impulsion de nouveaux arrivants. 
 
L'esprit du métabolisme, mouvement architectural des années 60

A l'origine, ces modules, répartis autour d'un pilier central sur plus de dix étages, avaient été conçus pour être enlevés indépendamment les uns des autres et remplacés tous les 25 ans, ce qui n'a jamais été fait.
La "Nagakin Capsule Tower" à Tokyo.

La "Nagakin Capsule Tower" à Tokyo.

© JPDN/SIPA
"L'esprit du métabolisme", un mouvement architectural des années 1960 qui imaginait la ville du futur, est "ici gelé, littéralement mis en capsule", relève Christian Dimmer, professeur d'urbanisme à l'université de Tokyo. Il est difficile de sensibiliser l'opinion publique à la préservation des bâtiments historiques au Japon, où les immeubles sont régulièrement détruits pour être reconstruits conformément aux évolutions des normes parasismiques.

Et si la tour Nagakin était condamnée à disparaître de Tokyo, M. Dimmer suggère un compromis : envoyer les capsules aux quatre coins du monde afin de rendre honneur aux idéaux de Kurokawa et servir de modèle à "une vie plus compacte": "vivre heureux avec moins".